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1893

APRÈS SEDAN

Victor HUGO

C'est bien. Essuyez-vous. France ; Prusse, lavez Toi, ton opprobre ; toi, ta gloire. Vous avez Chacune une rougeur au front ; la honte épaisse

Sur toi, France ; et sur toi, la Prusse, ton espèce De victoire. César, quel pourboire veux-tu ? Cinq milliards. C'est fait. Empoche. Honneur, vertu,

Pudeur, fraternité, probité, passez, ombres ! L'avenir curieux viendra voir ces décombres Qu'on appelait jadis justice, droit, raison. Comme la ronce croît ! Comme la trahison,

La conquête, le vol, le meurtre et les rapines Prospèrent vite, et sont fécondes en épines, En nuit noire, en horreur, sur le temple abattu ! Comme un roi ; d'or, de pourpre et dé haine vêtu,

Ploie et courbe à son gré la race la plus fière, Et comme il est facile aux empereurs ,de faire D'un peuple leur esclave et d'un lion leur chien ! Soyez russe, borusse, anglais, autrichien, —

Soyez le coq, soyez l'aigle, soyez le cygne, Votre maître vous tient, et n'a qu'à faire, un signe Pour qu'il ne reste plus de vous, peuple détruit, Que des oiseaux de proie et des oiseaux de nuit !

Vous étiez l'Allemagne et vous êtes la Prusse ! Hélas ! S'il existait, pour que j'y comparusse, Un tribunal de rois, fier, auguste, hideux,

Présidé par ton spectre, ô noir Philippe-deux, Un sombre aréopage où siégerait Tibère, Je dirais : Est-ce là que Satan délibère ? Et j'entrerais. Pourquoi ? Pour leur dire : ceci :

— Je ne suis qu'un passant, moi qui vous parle ici, Mais regardez-moi bien, vous tous, césars de Rome, Maîtres du monde, rois, papes, je suis un homme. Ce que je veux, je viens vous le crier : Je veux

La paix — pour nous, pour vous, pour nos derniers neveux ; Je veux le vrai, le beau, la fraternité, l'âme De-Dieu même, l'Amour, ce rayon, cette flamme Formidable, éclairant le bien, brûlant le mal,

Éblouissant tout, l'homme ainsi que l'animal, Versant la vérité, la douceur, la clémence, Et visible au plus haut des cieux dans l'ombre immense ! Je veux rouvrir l'éden à tous les grands souhaits ;

Je veux la vérité, la justice, et je hais Les fourbes, les tyrans, les traîtres, les transfuges, Et c'est moi l'accusé, puisque c'est vous les juges.

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