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1893

À VOUS TOUS

Victor HUGO

Je ne vous cache pas que je pense à nos pères. Durs au tigre, ils mettaient le pied sur les vipères ; Ils affrontaient la griffe, ils bravaient les venins, Et ne craignaient pas plus les géants que les nains.

Ils étaient confiants, ils faisaient de grands songes, Et par toute l'Europe, au-dessus des mensonges, Des crimes, des erreurs, ils faisaient sans repos Flotter ces fiers chiffons qu'on appelle drapeaux ;

Quand les rois accouraient vers nous, gueules ouvertes, Quand, fauve, horrible, éparse en nos campagnes vertes, Quelque armée arrivait, ils étaient là ; souvent Ils avaient dissipé comme un nuage au vent

Cette armée innombrable et terrible naguère, Que les fleurs qu'ils mettaient à leur chapeau de guerre N'avaient pas encore eu le temps de se faner. Je sais que l'homme fort ne doit pas s'étonner,

Et qu'il est de bon goût d'envoyer des bouffées De cigare à l'histoire, aux tombeaux, aux trophées ; Boire son vin vaut mieux que répandre son sang ; Je sais que le dédain sied aux cœurs d'à présent ;

Et que des gens d'esprit et de bon sens qu'enivre Ce but sublime, rire et digérer, bien vivre, Sont grands, certe, et n'ont point le travers puéril De vénérer ces vieux qui cherchaient le péril ;

Les filles ont des droits, certes, et, je l'avoue, C'est doux de contempler sur leur gorge et leur joue Les roses et les lys, et la poudre de riz. Quel ténor aura-t-on cette année à Paris ?

Est-ce de damas rose ou bien de satin mauve Qu'il faut vêtir sa belle et tendre son alcôve ? Quand passe, éblouissante et faite pour aimer, Une femme au front pur et charmant, s'informer

Si cet ange est à vendre et combien on l'achète ; Prier chez Dupanloup et souper chez Vachette ; Croire et jouir hanter des membres du Sénat ; Attendre dos au feu, le sourire incarnat

De l'aurore, attablés à des brelans féroces, Pendant que nos cochers dorment sur nos carrosses ; Dormir, bâiller, railler, ignorer, être ainsi, C'est beau, je le répète ; et je comprends aussi

Qu'on évite un aïeul comme on fuit un reproche, Et qu'on soit élégant, et qu'on n'ait dans sa poche, Tandis que d'autres vont pieds nus sur le pavé, Que de l'or dans de l'eau de Cologne lavé.

Je ne suis point ingrat pour l'air que je respire Jusqu'à n'y pas sentir le parfum de l'empire, Et le Napoléon troisième a fait nos cœurs Tels qu'ils sont, gracieux, point fanfarons, moqueurs ;

Toujours les Sybaris ont bafoué les Romes ; C'est bien. Mais il n'en est pas moins vrai que ces hommes D'autrefois, peu frottés des savons de Guerlain, Entrèrent dans Moscou, dans Vienne et dans Berlin ;

Qu'ils châtiaient les rois de leurs façons brutales, Qu'ils étaient familiers avec les capitales ; Qu'ils se plaisaient parfois à d'étranges assauts, Que leur cavalerie attaquait des vaisseaux,

Les prenait, et donnait aux flottes l'abordage ; Que chacun d'eux, vieillard, enfant, se sentait d'âge Et d'humeur à servir la France, et qu'à Valmy, A Jemmape, à Fleurus, ils chassaient l'ennemi

A coups de hache, à coups de sabre, à coups de lance ; Qu'on en voyait plus d'un sortir de l'ambulance, Et, comme à l'Océan retourne l'alcyon, Revenir au combat, sans faire attention

A la blessure encore ouverte qui suppure ; Qu'ils mangeaient du pain sec et buvaient de l'eau pure, Qu'ils allaient, qu'ils marchaient, qu'ils ne trouvaient jamais Les gouffres trop profonds ni trop hauts les sommets ;

Qu'ils étaient fraternels aux races orphelines ; Et qu'ils disaient : — Que sont les Alpes ? des collines. Porter l'artillerie à bras sur les hauteurs Est simple, et le passage est aisé, ces menteurs !

Il n'en est pas moins vrai que ces hommes-là rirent De tout ce qui nous fait trembler, et qu'ils défirent Ce que vingt siècles noirs et tristes avaient fait ; Qu'ils battirent Brunswick, Cobourg, Mélas, Clairfait ;

Qu'ils donnaient en spectacle à notre enfance blonde L'évanouissement superbe du vieux monde, Que la justice était à l'aise au milieu d'eux, Qu'ils braquaient le canon sur le passé hideux

Qu'ils n'avaient point de sacs d'argent, ni d'or en piles, Mais qu'ils faisaient l'Argonne égale aux Thermopyles, Qu'ils enjambaient le Rhin dont nous nous éloignons, Et que ce n'étaient pas de petits compagnons.

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