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1826

À RAMON, DUC DE BENAV.

Victor HUGO

Hélas ! j 'ai compris ton sourire, Semblable au ris du condamné, Quand le mot qui doit le proscrire À son oreille a résonné !

En pressant ta main convulsive, J'ai compris ta douleur pensive, Et ton regard morne et profond, Qui, pareil à l'éclair des nues,

Brille sur des mers inconnues, Mais ne peut en montrer le fond. « Pourquoi faut-il donc qu'on me plaigne, M'as-tu dit, je n'ai pas gémi ?

Jamais de mes pleurs je ne baigne La main d'un frère ou d'un ami ! Je n'en ai pas. Puisqu'à ma vie La joie est pour toujours ravie,

Qu'on m'épargne au moins la pitié ! Je paye assez mon infortune Pour que nulle voix importune N'ose en réclamer la moitié !

« D'ailleurs, vaut-elle tant de larmes ? Appelle-t-on cela malheur ? — Oui ! ce qui pour l'homme a des charmes Pour moi n'a qu'ennuis et douleur.

Sur mon passé rien ne surnage Des vains rêves de mon jeune âge Que le sort chaque jour dément ; L'amour éteint pour moi sa flamme ;

Et jamais la voix d'une femme Ne dira mon nom doucement ! "Jamais d'enfants ! jamais d'épouse ! Nul cœur près du mien n'a battu ;

Jamais une bouche jalouse Ne m'a demandé : D'où viens-tu ? Point d'espérance qui me reste ! Mon avenir sombre et funeste

Ne m'offre que des jours mauvais ; Dans cet horizon de ténèbres Ont passé vingt spectres funèbres, Jamais l'ombre que je rêvais !

« Ma tête ne s'est point courbée ; Mais la main du sort ennemi Est plus lourdement retombée Sur mon front toujours raffermi.

À la jeunesse qui s'envole, À la gloire, au plaisir frivole, J'ai dit l'adieu fier de Caton Toutes fleurs pour moi sont fanées ;

Mais c'est l'ordre des destinées ; Et si je souffre, qu'en sait-on ? « Esclaves d'une loi fatale, Sachons taire les maux soufferts.

Pourquoi veux-tu donc que j 'étale La meurtrissure de mes fers ? Aux yeux que la misère effraie, Qu'importe ma secrète plaie ?

Passez, je dois vivre isolé ; Vos voix ne sont qu'un bruit sonore ; Passez tous ! j 'aime mieux encore Souffrir que d'être consolé !

« Je n'appartiens plus à la vie. Qu'importe si parfois mes yeux, Soit qu'on me plaigne ou qu'on m'envie, Lancent un feu sombre ou joyeux !

Qu'importe, quand la coupe est vide, Que ses bords, sur la lèvre avide, Laissent encore un goût amer ! A-t-il vaincu le flot qui gronde,

Le vaisseau qui, perdu sous l'onde, Lève encor son mât sur la mer ? « Qu'importe mon deuil solitaire ? D'autres coulent des jours meilleurs.

Qu'est-ce que le bruit de la terre ? Un concert de ris et de pleurs. Je veux, comme tous les fils d'Ève, Sans qu'une autre main le soulève,

Porter mon fardeau jusqu'au soir ; À la foule qui passe et tombe, Qu'importe au seuil de quelle tombe Mon ombre un jour ira s'asseoir ! »

Ainsi, quand tout bas tu soupires, De ton cœur partent des sanglots, Comme un son s'échappe des lyres, Comme un murmure sort des flots !

Va, ton infortune est ta gloire ! Les fronts marqués par la victoire Ne se couronnent pas de fleurs. De ton sein la joie est bannie ;

Mais tu sais bien que le génie Prélude à ses chants par des pleurs. Comme un soc de fer, dès l'aurore, Fouille le sol de son tranchant,

Et l'ouvre, et le sillonne encore, Aux derniers rayons du couchant ; Sur chaque heure qui t'est donnée Revient l'infortune acharnée,

Infatigable à t'obséder ; Mais si de son glaive de flamme Le malheur déchire ton âme, Ami, c'est pour la féconder !

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