Vous demandez à quoi je rêve ? Je me souviens qu'un jour, jadis, À l'heure où l'aube qui se lève Ouvre ses yeux de paradis,
Je passais, parmi des colombes, Dans un cimetière, jardin Qui, couvrant de roses les tombes, Cache le néant sous l'éden.
J'errais dans cette ombre insalubre Où les croix noires sont debout… Une grande pierre lugubre Se mit à vivre tout à coup.
C'était, dans l'herbe et les pervenches, Un sépulcre sombre et hautain Qu'effleura soudain sous les branches Un furtif éclair du matin ;
II était là sous une yeuse, Triste, et comme pour l'apaiser, La jeune aube mystérieuse Donnait à ce spectre un baiser.
Et cela rendit, ô merveille, La vie au sépulcre hagard. Ce sourd-muet ouvrit l'oreille Et cet aveugle eut un regard.
En voyant venir la lumière, Comme au désert le noir Sina, Ce sinistre linceul de pierre Où pleure une âme, rayonna.
Et je le vis, dans le bois sombre, Dans le champ pestilentiel, Comme transfiguré dans l'ombre Par cette dorure du ciel.
Ce n'était plus la dalle affreuse, Qui se dresse hors de tout bruit, Sous laquelle un gouffre se creuse, Plein d'étoiles, mais plein de nuit ;
— Ce n'était plus la tombe où rêve Un vague fantôme banni, Abîme où le fini s'achève, Borne où-commence l'infini.
Grâce à l'aube, au pied du vieil arbre, Dans la ronce et dans le genêt, Le froid granit, l'orgueilleux marbre Que le ver de terre connaît,
Illuminait ces bois funèbres, Craints de l'homme, aimés du corbeau, Et, calme, avait dans les ténèbres On ne sait quel air de flambeau.
Il cessa d'être le fantôme. Le liseron fut ébloui, Et l'œillet lui jeta son baume ; Les fleurs n'eurent plus peur de lui.
Les roses que nos yeux admirent Baisèrent son socle détruit, Et les petits oiseaux se mirent À chanter autour de sa nuit.
Noble femme aux vaincus fidèle, Votre sourire frais et beau, Quand il luit sur moi, me rappelle Cette aurore sur ce tombeau.
Cookies on Poetry Cove