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1924

PHILOSOPHIE NAÏVE

Gaston HEUX

Temps où l'âme paisible alanguissait mon sein ! Où les mots, ferme appui des sereines pensées, S'offraient harmonieux à leurs ailes pressées, Branches qui bourdonnaient d'un immortel essaim !

Où, dorant sous les flots le vert reflet des palmes, L'aurore illuminait l'onde des purs plaisirs. Dont la fraîcheur, en troupe, attirait nos désirs Comme des bœufs divins aux mufles lourds et calmes !

Où l'espoir, Seuil riant, te confiait son nid : Et tous deux éternels, printemps comme jeunesse, Dans sa mousse odorante y retenaient sans cesse L'oiseau que nul hiver n'avait encor banni !

Temps où ma force vierge et ma pensée austère Sondaient sans lassitude et pénétraient sans heurt Dans ta prunelle d'or l'énigme du bonheur, Nature où l'harmonie a l'attrait du mystère !

Temps sereins ! renaissez à de nouveaux hasards… Ah ! si pour d'autres jours l'innocence première Tissait à l'existence un voile de lumière Qui pût faire hésiter de profanes regards !

Si des rayons divins doucement pénétrée, Mon âme, secouant le froid de sa prison, Des ailes et des yeux appelait l'horizon Et noyait sa prunelle à l'aurore sacrée !…

Pour t'animer enfin, solitude du cœur, Comme on trouve la nacre au plus noir de la vase, Dans les jours révolus du rêve et de l'extase Je cherche un souvenir suppléant le bonheur…

Que la matière et l'âme entre elles apaisées, Et lasses de s'étreindre en un choc éternel, Pour sceller d'un baiser leur pacte fraternel, Unissent à jamais leurs lèvres embrasées !

Sur ces lutteurs mêlant leurs souffles et leurs pas, Entr'ouvre, Apaisement, ta grande aile sereine Qui saurait dérider dans la paix souveraine Jusqu'au front torturé de l'ange des combats !

Et tout va remonter où l'idéal repose : O la chair reniant ses sordides haillons Et s'unissant à l'âme au milieu des rayons, Comme dans son parfum se prolonge la rose

Mais quel rêve à son leurre insensé me soumet ? Comme un daim familier, fils léger de la plaine, Sur la roche à gravir épuise son haleine Pour respirer l'air pur sur un divin sommet ;

Quand l'homme ayant gravi les cimes les plus rudes, Pour couronner partout la vision d'un Dieu Eût des astres du soir fait un nimbe de feu Et retrempé son cœur au vent des solitudes ;

Par crainte de faillir après avoir vaincu, Par crainte de sentir sa chair rassérénée Aux abîmes anciens par son poids entraînée, Par crainte de l'angoisse où l'esprit a vécu ;

Eût-il même, vainqueur des ivresses malsaines, Un jour, un jour entier puisé ton vin vermeil, Nature, cep fécond qui mûris au soleil Et dont les chauds ferments ont passé dans ses veines

Comme il voudrait sentir par un suprême effort Se séparer en lui l'essence et la matière, Et refluer son être à la source première : Nos âmes à la vie, et la chair à la mort !

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