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1924

Pèlerinage littéraire

Gaston HEUX

On souriait en le disant Fils de la Terre, Mais j'en croyais plutôt ce confident écrit, Son art où s'est vaincu comme un don de se taire, Et déjà mon respect, plein de son rêve austère,

L'affiliait à d'autres dieux, comme un Esprit. Antée est fils du sol, qu'un front bas déshonore… L'élan qu'y prend son pied d'autres l'ennobliront De ses quatre sabots s'inspire le Centaure,

Mais ce dieu hennissant que la Terre restaure N'en dresse que plus fier le prestige du front. :On insistait en vain : « Ce dompteur de charrue (Et le cal en répond, de ses rugueuses mains)

Accouple auprès des bœufs son Pégase qui rue ; Le souci d'engranger la moisson rousse et drue Donne à ses vers heureux d'inquiets lendemains. Il habite là-bas, en colline picarde,

Près de hameaux déserts un village épuisé Soixante âmes à peine ont commis à leur garde, Comme un vivant défi vers la Louve hagarde, Ce dévouement obscur qu'un grand cœur trouve aisé,

Car, pareil à ces chiens hurlant à la pénombre Qui soupçonnent du flair un fauve épouvantail, Si des jeunes troupeaux se décime le nombre, Il le sait trop, c'est que la bête louche et sombre

Par les guérets de France assiège tout bercail. — A jamais compromis dans sa moisson charnelle Le sol divin trahi par ses vivants hoyaux ! La France, hélas ! plus que la tombe est solennelle,

Et qui se sent prophète et se penche sur elle Clôt déjà son vantail sur le vide d'agneaux. C'est peu de méditer sur sa race appauvrie En émoussant l'épreuve au lieu de la souffrir,

Et la paix inféconde égalant la tuerie, Il se vivrait cent fois, et presque avec furie, Pour tant de résignés qui s'aident à mourir. Qu'il fauche avec ses fils, engerbe avec ses filles,

La moisson qu'il mérite userait l'affiloir, Et sa femme au grand cœur, dans l'attente des drilles, Met la bûche tardive à son feu de broutilles, Où quelque salamandre habitera ce soir.

… S'il n'a point, au grelot des vieilles carrioles, Emporté vers son toit des hôtes attendus, Ni, lustrant du regard, du geste et des paroles, Le pays qui s'allonge au bas des rampes molles,

Gardé sur sa douceur les esprits suspendus ; S'il n'a pas évoqué, clocheton qui va poindre, L'église et son village expirant alentour, Ni, d'un geste de prêtre impatient de l'oindre,

Comme à quelque mourant qu'il lui presse de joindre, Offert pour viatique un miracle d'amour ; Viens donc ! découvre seul ces pentes ombragées, Et la ferme qui tente au haut des chemins clairs ;

Les sources à l'étape ont de fraîches gorgées, Et serrant le trésor des meules engrangées Tout grenier s'entrebâille et t'enfièvre les airs. C'est ici… reconnais l'idéal des poètes !

Qui fait choix d'Hésiode a prévu le fermier… L'oiseau des basses-cours a l'aile des mouettes… Il coule à ta rencontre en rigoles muettes De l'or nauséabond qui s'entasse au fumier. »

Ironie ! Hésiode est le rival d'Homère !… « Les Travaux et les Jours » ? roses d'un sol bourbeux !… La ferme dès le soir s'entr'ouvre à la Chimère, Et s'étoilant la vitre à sa lampe éphémère,

Sent s'attendrir vers elle un meuglement des bœufs… O Paradis secret sous l'aspect de géhenne ! Et voilà que j'hésite à forcer son accueil, Comme si le jardin d'une âme élyséenne,

Enveloppant d'encens la Tour éburnéenne, De sa flore sacrée en défendait le seuil. Quiconque à la beauté garde un culte fidèle, Pour passer sur des fleurs aspire à s'alléger…

L'Ombre d'un pur poète erre sur l'asphodèle, Et, faisant son orgueil d'un illustre modèle, La masure est de loin la Maison du Berger. Que la ferveur de l'art dans trop d'âmes soit morte,

Toute l'humilité d'un glorieux logis Me dénonce nos temps dès le pas de ta porte, O toi que l'horizon dans son langage exhorte A fondre avec son ciel tes gestes élargis.

Je n'en bénis pas moins la rustique retraite Où de vivre à l'étroit tu t'es moins dispersé… Toi qui n'a point d'orgueil, c'est ta fierté secrète D'un rôle universel tu te sens l'interprète,

Et ce soleil épars tu l'offres condensé. Les divins entretiens par dessus les querelles, Qui donc mieux que toi-même en conserve le ton ? Mon esprit qui butine aux fleurs surnaturelles,

Pour cette fois encor suspend, sur d'humbles ailes, Une ivresse d'abeille aux lèvres d'un Platon. Et que ce soit ta joie, ô Maître simple et grave, De tenter d'un parfum jusque d'autres pays.

Ton fier isolement n'y mettra point d'entrave ; Loin de n'être du bruit que l'innombrable esclave Nous volons de partout librement éblouis ! Ta parole a du miel la suave attirance,

Et tu restes si peu du monde des bergers, Que je crois, désormais, dépassant l'apparence, Entendre bourdonner la bouche de la France Sous l'immense désir des essaims étrangers.

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