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1924

LE SYMBOLE DU JARDIN ET DE L'AMOUR

Gaston HEUX

Aux pentes où la vie enseigne à défaillir, Dès longtemps haletaient mes forces épuisées, Quand vint le soir religieux s'y recueillir. A l'approche de l'ombre en perles déposées,

Tremblaient aux frondaisons où s'étouffent les clairs, D'un semblable frisson étoiles et rosées. Ébranlant la nuit bleue au bruit rauque des flairs, Des faons, jarrets tendus, et l'haleine sifflante.

Humaient l'inquiétude éparse dans les airs. A peine encor quelque lumière somnolente… La nocturne marée en étirant ses flots, Noyait les rocs, submergeait l'être, bête et plante

Et brusquement un midi d'or en ce jour clos ! Un coin d'exubérance où palpite un prodige De parterres en fleurs et de vergers éclos. Quelle tiédeur ailée en parfums y voltige !…

Quels pétales partout d'un élan dépliés, S'ouvrent au frôlement d'un souffle de vertige ?… Du sommeil éternel tardifs initiés, Seuls les soucis du temps, seuls les soucis du monde,

Dans cette tombe en fleurs reposaient oubliés. Amour, j'ai salué ta retraite féconde ! L'inépuisable joie a cent rythmes divers, Lustrale dans la flamme et lustrale dans l'onde.

Les fruits se balançaient, légers de sucs amers ; Dans leurs roses duvets on croyait voir revivre Les tendres chatoiements et le carmin des chairs. Des lys montaient vers eux comme des fleurs de givre

Et, toute pureté vers la fécondité, Ils exhalaient leurs cœurs d'où l'encens se délivre. Et tout s'enveloppait de flottante beauté, Et la résine d'or roulait sur les écorces,

Perle autant que parfum, sa fleurante clarté. O geste des semeurs dont se cambrent les torses Je vous cherchais dans cet Éden épanoui Où la vie émanait d'intarissables forces !

Et près du seuil clément, j'hésitais ébloui, Lorsque me prit la main quelqu'un de l'invisible Que nul dans ce jardin, hors moi, n'avait ouï ! « Tu peux entrer ; atteins partout l'inaccessible !

» Tes pas prédestinés sentent frémir le seuil » Que d'autres moins heureux ont pu croire impassible. » Rejette la froideur qui te masque d'orgueil ! » Et reçois de l'Amour, ô mon frère, ô mon hôte,

» Le baiser qu'éternise un tendre et ferme accueil !… » Et comme avant les temps de la première faute, Les branches fléchissaient sous l'excès de leur poids, Et pour m'offrir ses fruits s'abaissait la plus haute.

Toutes les faims pour s'assouvir pressant leur choix Toutes les soifs à pleines lèvres étanchées ! Toutes les voluptés promises à la fois ! N'offrant plus, en secret, que des pulpes tachées,

Comme haussant la terre au devant du désir Des fruits impatients s'amassaient en jonchées. T'ai-je compris si mal, emblème du plaisir, Que, très haut, et, le soir, bercé près des étoiles,

Le fruit qui me tenta ne pouvait se saisir ? Mais l'aile de l'Esprit transparut sous ses voiles, Et, promettant l'azur à mes vœux d'exilé, M'emportait assouvir le désir de mes moelles.

Plus que la convoitise un remords m'a troublé, Et mon geste planait sur le verger mystique, Des cent fruits méconnus vers ce fruit étoilé ! « Ah ! pourquoi ternirais-je, en ce soir pacifique

» Où se gonfle d'espoir le cœur universel, » Les tissus transparents de sa chaste tunique ? » Non, non ! qu'en ce printemps généreux et charnel, » Comme un gage vermeil d'éternelle jeunesse,

» Sous ses roses duvets coule un sang éternel… » Le vent du ciel peut seul, et seule sa caresse, » Attarder sur sa chair leurs baisers délicats… » Qu'il reste le fruit pur du jardin d'allégresse !

» Ces doigts respectueux ne le cueilleront pas : » Mes yeux garderont seuls sa lumineuse image » Par les sentiers futurs où buteront mes pas ! » Et déjà, voyageur, la fièvre du voyage

M'emportait vers la nuit de l'éternel chemin : Mais une houle d'ombre obscurcit le feuillage… Deux yeux luirent, points d'or qui dardaient le dédain, Et cinglant mon respect d'un long spasme de rire,

L'Esprit, d'un brusque coup, me repoussa la main. « Du seuil bleu que toi-même auras su t'interdire, » Oh ! regarde !… », et des fruits me montrant le plus beau, » Désormais sa fraîcheur est à qui la désire !… »

Et le vent qui passait l'arracha du rameau.

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