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1924

La Symphonie pastorale

Gaston HEUX

Toi qui marchais vers moi dès tes jeunes aurores, Sans prévoir la rencontre et l'éclair de nos yeux, Avec le rythme ailé qu'à tes beaux pieds sonores Attachaient la sandale et ton élan joyeux !

Chère âme d'allégresse et de tendresse neuve Qui, trop en abandon pour jamais t'épargner, N'affrontes qu'humblement la lumineuse épreuve Où le cœur féminin cherche à mieux se donner !

O doux être ingénu qui te crois l'Étrangère Et t'étonnes des ciels nouveaux où tu t'en vins, Offrant à l'Étranger que je te fus naguère Ton exil souriant et tes baisers divins…

Tu t'écoutes aimer, quelquefois, comme on tremble… Est-ce une exhalaison dans une nuit d'été ? Quelque chose d'obscur, et de clair tout ensemble, T'inquiète le cœur d'étrange volupté.

Ce n'est rien… un bonheur ambigu dont tu souffres… Ta pensée, au milieu de plaintifs Océans, Comme une fleur d'écume éclose de leurs gouffres Disperse ses parfums de néants en néants !

Tu sens frémir en toi des ailes et des voiles : Tout évoque à ton cœur l'anxiété des mers, Où l'engloutissement nocturne des étoiles Entraîne ton esprit sous les lointains amers…

Telle es-tu, frêle enfant, toi qui sais, d'heure en heure, Quelle part de ton ciel enfouit l'horizon ; Telle es-tu dans l'amour, toi dont le rire pleure, Et qui fais de regrets contenus, ta prison.

En mesurant mes dons à tes propres offrandes, Moi-même, par instants, je t'ai prise en pitié ; Mais combien donnent moins qui font les parts plus grandes : Ce qui subsiste en moi se livre tout entier

Tu ne retiens jamais, si je traduis mon âme, Que le sens qui se cache et tout l'inexprimé ; Tu n'apprends des rayons qu'à regretter la flamme, L'absolu brûle en toi sur l'autel parfumé !

Pourquoi donc, au delà de mon amour visible, Suivre la courbe d'or des Constellations, Qu'un rythme naturel dans leur course insensible Éloigne pour un soir du ciel des passions ?

Résigne-toi ! l'universel déborde l'heure… Quel vertige te noue à ces astres vaincus ? Explore, si tu veux, ma vie antérieure ; Descends comme un Esprit au fond des jours vécus.

Le temps que fléchira ta douce violence, N'est plus qu'un long sommeil sous un vieux firmament. Viens ! découvre d'ici le jardin de silence Où mon sourire même accueille gravement.

Tu peux te croire encore en ton rêve idyllique, Tant ce parterre au loin a de chastes senteurs… Quelque trouble qu'on prête à leur sens symbolique, Cueille-les sans remords, ce ne sont que des fleurs !

Ah ! cet instant mortel, mon respect le prolonge : Il s'émeut sous ton pied, le seuil tard visité, Où rien ne survivra du passage d'un songe Hormis ton souvenir dont il reste hanté.

Viens ! respire d'ici la lumière indulgente. Au flanc des troncs gercés distille un sang moins vieux. Tandis que de ses fleurs le saule obscur s'argente Sous les écorces, vois ! ressuscitent des dieux !

Les derniers cyclamens auprès de l'anémone, Le narcisse ployant sous un beau nom damné, L'impériale, dont Avril ceint sa couronne, Sacrent, de leurs joyaux, le Printemps nouveau-né.

Seules, des fleurs d'hiver, pétales à pétales, Dilapident sans joie un virginal trésor, Et semblent, loin du givre et des bises natales, Expier au soleil ses douces lèvres d'or.

Leurs floraisons, vois-tu, sont filles de la neige, Vierges d'un blanc royaume étoilé de grésil, Et craignant de survivre au baiser sacrilège Qui leur ferait, peut-être, adorer leur exil.

Ah ! c'est peu de la mort pour payer tant de gloire ! Mais toi, si le passé que tu vécus ailleurs D'un pur pays de gel irise ta mémoire, Que mes baisers, enfin, ne t'en soient que meilleurs !

Délices de la chair ! extases interdites OÙ L’excès du désir s'épure à tant d'amour ! Un renouveau sacré t'initie à ses rites : Marche dans ses rayons et vie ton premier jour

Tu sors en frissonnant d'un destin monotone, Comme à l'âge charnel des claires pubertés, Autrefois, sur la mer que sa naissance étonne, De l'uniforme écume a jailli l'Astarté !

O sources ! gais cailloux qui font rire la rive, Et se multipliant dans les échos des bois ! Âme qui t'écoutais, de toi-même captive, Qu'est-ce donc qui t'emplit d'une ineffable voix

Murmures des roseaux où filtrent les eaux fraîches ! Cris lancés à plein vol dans un azur mouillé ! Herbes où grinceront, l'été, des ailes sèches ! Bonheur qu'à son insu l'on vit agenouillé !

Oui, j'ai vécu sans toi des heures ineffables Qui se chargeaient d'un sens âprement déchiffré, Exaspéraient la vie et me mêlaient aux fables Où sur des front élus tombe un signe sacré !

Mais j'oublie à présent leur vaine frénésie… Nous respirons ensemble un parterre ingénu. Quelle âme est d'un élu, si tu ne l'as choisie ? J'appris à te connaître et tout m'est mieux connu !

En quels lointains d'hiver et de froids paysages Recule au bord du ciel et plonge, dans le bleu, Avec les grains sanglants de ses grappes sauvages, Comme un soleil du soir, l'ardent buisson de feu !

Un grand vent lumineux draîne les brumes sombres… Saluons des deux mains nos cléments horizons ! Les arbres fraternels entrelacent leurs ombres Au parc miraculeux qui mêle les saisons.

Là-bas, les prés d'avril se hérissent de prêles… Vois les mauves épis d'un tamarix en fleurs, Dont les feuilles, de loin, semblent des algues grêles Sur qui toute la mer de l'aiguail est en pleurs.

O viornes légers, glycines où s'accrochent Aux rameaux fléchissants mille essaims violets ! Lilas qui te pressent et berce à ton approche L'encens respectueux de ses tendres bouquets !…

Chutes d'or du cytise au passage effleurées Qui figent sous l'azur leur frais ruissellement : Un légendaire amour dans l'averse dorée Fermera-t-il tes bras sur l'immortel Amant ?

Respire les yeux clos cette pluie odorante : Au chimérique instant du céleste baiser, Il se peut qu'en esprit tu sois une autre amante, Mais c'est moi que ton cœur voudra diviniser.

Un être radieux par tes gestes s'exprime… Sois la lampe qu'on taille en un marbre veiné, Un beau corps translucide à sa lumière intime Et, baigné de lueurs, un Esprit incarné.

L'été de flamme et d'ambre où ta chair s'est hâlée Nous précède à présent, ou rayonne de nous… Ton souffle, en caressant les touffes d'azalée, Soulève leur pollen comme un nuage roux.

Dans ces massifs épais, il en est temps, arrête ! Fais silence, qu'on ne t'évente en cet abri. La Vie ardente aura des bonds de jeune bête Et passera dans la lumière avec un cri !

Dompte-la, si tu peux, sans violence obscure, A son mufle embrasé crispe donc tes doigts blancs… Esclave de sa fauve et frénétique allure, A des bonds éternels tu nouerais tes élans !

Ah plutôt ! par la fête innombrable et la joie Des eaux vives, des cieux, des étangs, des forêts, Ne crains pas d'immoler l'impérissable proie : Fais ton butin, lance tes sens comme des traits !

La Vie ! elle est à vaincre à coups d'épieu sauvage ! Tue au vol le bonheur qui traverse le temps ! Pour quels cieux lissait-il son magique plumage ? Ramasse l'oiseau mort, frondeur de peu d'instants !…

Saccage les taillis, si tel est ton caprice ! Dryade aux flancs meurtris, est-ce vous qui saignez ? Fais pleurer jusqu'au soir, à mordre la Nourrice, Des perles de résine aux arbres résignés !

En mutilant les bois, frappe ! tu les émondes… Mêlant le ciel nocturne à leurs rameaux féconds Ils portent sans fléchir le faix divin des mondes, Comme un poids naturel d'étincelants bourgeons.

Tu te défends, dis-tu, d'un vertige funeste… Quand tout s'exalte en moi, quel repos est le tien Va ! la sérénité que ton sourire atteste D'un être encore enfant est le suprême bien.

«— J'écoutais ta parole, ami, paupières closes, » Tel qu'on suivrait au tintement de son collier, » Évanoui bien loin dans la poussière rose, » L'attelage qu'enlève au trot le muletier.

» Ton frais enclos n'est point, murmure l'incrédule. » Je me leurrais au bruit de ton rêve argentin. » Comme un grelot suffit et m'évoque la mule, » J'ai dû fermer les yeux pour croire à ton jardin.

Ah ! que dis-tu ? hume l'obscurité, va ! touche, Capture, abats sur tout d'invisibles réseaux ! Tiens ces fruits pour réels s'ils parfument ta bouche Éprouve, au creux des mains, la fraîcheur de ces eaux…

En vain les clairs aspects rampent vers les ténèbres : Tes sens multipliés les débusquent d'accord… De cent bûchers vermeils, dans les ombres funèbres, Les yeux de ta mémoire étincellent encor !

Ruisseaux luisant sous l’herbe et pareils a des lames, Flamboîments d'horizons et torches des rosiers Qui s'inclinent au vent comme dansent des flammes, Le jour t'éblouissait d'universels brasiers !

En te brûlant les yeux l'évidence t'aveugle. Écoute au moins, de ta vermeille cécité, Par ce soir pastoral la Nuit douce qui meugle, Mélancoliquement la Nuit douce d'été !

Vendanges, les soleils ont mûri votre gloire ! Et l'Automne s'accoude aux pesants espaliers. Nul n'aspire à ses dons qu'au prix d'une victoire… Il égrène la grappe et son rire aux halliers.

Et que luise ou s'étouffe aux sursauts des mêlées La braise, prompt éclair, à la fente des yeux, D'âpres rixes, piaffant sur les feuilles foulées, Culbutent, dans le soir, des chèvres et des dieux

Ainsi je vous lançais, grappes de ma jeunesse, D'un beau geste d'automne à de rauques taillis, O fruits mûrs convoités de l'obscure faunesse, De sa faim, de sa soif, de ses dents assaillis.

L'automne en qui j'ai cru, n'est-il plus qu'un emblème ? … Il me semble à présent qu'à voix haute rêvé, Ce jardin qu'hallucine un peu de lune blême. Est quelque songe ancien dans la fièvre achevé.

Certes ! nul mieux que vous, ô mon Passé d'orage, N'a brandi vers la vie un pampre plus altier, Et s'il faut à mon tour triompher d'un mirage, Son mensonge, du moins, ne ment point tout entier.

Ce qu'il fit tressaillir à travers tant d'années, C'est bien mon cœur de soirs et d'arrière-saisons Cymbales d'or des bacchanales déchaînées, Onces et lynx cinglés de vignes, pâmoisons !

Le dieu pâle, l'élu des larmes d'Ariane, Qui rôde sur son char en domptant l'univers, A la gueule du tigre assouplit la liane, Et se sent un esclave entre deux bras ouverts !

Mais enfin, mon royaume est l'adorable Idylle Loin de moi, hors de moi, perfide souvenir Qui destines un sceptre à mon poing juvénile Et ne trouves jamais qu'un thyrse à rajeunir

Miracle ! j'ai brisé les ténébreuses trames !… Et la lumière est bonne, Enfant, ton rire est beau. Tout est tiède… Un nid chante, et c'est un long bruit d'âmes. Qui sait ? ta voix aussi, n'est-ce pas un oiseau ?

« Je n'ai qu'un pauvre amour » tremble l'enfant qui m'aime… — En marche dans ses pas, léger d'un cher fardeau, Quelqu'un qui lui ressemble au point d'être elle-même, M'apporte à son insu le divin renouveau.

Prémices, frais orgueil de mes jeunes années Et dont j'étais en pleurs, m'en étant souvenu, Dans ma mémoire en deuil je vous croyais fanées, Et vous refleurissez aux mains d'un Inconnu !

Ces guirlandes, et là, ces gerbes dénouées, J'en veux faire à jamais le parfum de mes ans… Chères lèvres qu'un doigt au silence a vouées, Enseignez-moi la foi dans ces tardifs présents.

Dites, serait-il vrai ? se peut-il qu'on renaisse ? Quoi donc ? l'Éden encor après l'Éden perdu ? De qui tiendrai-je enfin un autre droit d'aînesse Qu'au plaisir tentateur je n'aurai pas vendu ?

Est-ce de toi, Passant, qu'à mains jointes j'exhorte ? L'ombre survit à l'ombre, un doute reste au cœur. Salut ! quelque nom clair que ta jeunesse porte, Il n'est digne de toi qu'en t'acclamant Vainqueur !

L'Amour, car c'est l'Amour, ce compagnon fidèle ! La clarté dont le ciel fête ainsi ses regards, A mes yeux, brusquement, prend l'air surnaturelle : D'une énigme imprévue elle est le sens épars !

Ce feu mystérieux dont j'ai l'âme éblouie N'est plus l'éclat banal des vulgaires soleils… Sous un flambeau meilleur tu t'es évanouie, O Nuit, qu'entrecoupaient de sursauts mes réveils…

Car pour te lacérer d'une ardente lumière, Quel feu vaudra jamais la flamme de Psyché, Anxieuse du dieu dont sa tendresse est fière Et que l'ombre éternelle à ses yeux eût caché ?

Rôdais-tu, grave amante, au fond des nuits sacrées ? Depuis qu'en ce Passant je proclame l'Amour, Je cherche quelle lampe en des mains enfiévrées Hausse devant ses pas la lumière du Jour !

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