Ils remontent parfois à travers ma mémoire, Échos de l'art fervent qui nous les divulgua, — Ces chants que les haleurs, fils de la Terre Noire, Traînent avec leur barque aux bords de la Volga.
Dans le grand fleuve d'or crépite un crépuscule, Et cent bateaux épars se hâtent sous ces voix, Dont le vivant épieu comme un troupeau stimule Et guide au ras des eaux la file des convois.
Les plaines, alentour, tout en gerbes dorées, Guettent parmi les vents la musique des chœurs Ébauches qui, là-bas, sur des brumes nacrées, Flottent dans mille bruits qu'interprètent des cœurs.
Le fleuve est sur ta lèvre, ô haleur qui t'arc-boutes, Et, dans tes airs berçant les herbes et les joncs, A travers tant d'espace il me sait aux écoutes, Volontaire captif du prestige des sons…
— Autres temps ! tout son cours, ô Russie, est ténèbres Et la faim t'exténue et chaque effort tenté Au dos de tes haleurs fait sourdre les vertèbres Et courbe sous la sangle un squelette hébété !
Et nous, te dédiant notre fête, ô Martyre, Notre cœur à ce point te serait étranger Qu'il voue à tes malheurs, dans la fièvre et le rire, Un culte inconscient sous un rite léger ?
Comprenons-nous si mal ta rumeur d'agonie, Grand peuple des haleurs instruits par les roseaux, Toi qui reçus jadis l'instinct de l'harmonie Comme un don fluvial des berges et des eaux !
Reste-t-il tant d'attraits à tes lèvres défaites Qu'au sens de leurs appels nous nous soyons mépris ? En vain, pleins de ta mort, se dressent tes prophètes… La distance ironique a méconnu leurs cris.
Mais non ! rien ne l'ignore, et faute d'un miracle Sur la steppe qui gerce et se meurt de soleil, Rien ne reste survivre au fatal habitacle, Qu'une vie obstinée et semblable au sommeil.
Parfois le râle épais d'un spectre qui sursaute S'évade comme une âme et chevauche le vent, Et, versant l'insomnie où que l'accueille un hôte, Aux remords de nos nuits inflige un confident.
Sous une ombre pesante ainsi qu'un lourd reproche, Il attise nos sens, ce fantôme indigné, Et, l'hymne étant trahi qui meurt de proche en proche, En sauve au moins l'écho dans un monde éloigné…
… Comprends mieux à présent, toi qu'un désastre apporte Spectre qui suis du doigt, aux ciels où tu naquis, Les chants désespérés d'une race mi-morte, Loin de choir au silence, ils nous avaient conquis…
Regarde ! nous chargeons d'espérance et d'étoiles Des flotilles d'azur et de sûrs réconforts… Nous pressons de nos cris la paresse des voiles… Ensemble nous volons vers la Terre des Morts !
Et trouvant à l'amour la puissance des charmes, Nous voici les haleurs de ces convois sacrés Qui remontent, chantants, le long cours de tes larmes, Les torrents ruisselants que tes yeux ont pleurés !
Cookies on Poetry Cove