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1924

L'IRONIE DE LA MORT

Gaston HEUX

La Tombe, que déçoit sa nécropole obscure, Palliant de ses vœux ses aspects inhumains, Deux spectres, dès minuit défroqués de leur bure, Deux osseux compagnons entrent dans nos chemins.

Et les voici geignant, raccoleurs des Ténèbres : « Pitié pour vos défunts dans la glaise engaînés ! » Le froid d'une autre mort se mêle à leurs vertèbres, » Et l'ennui les retient jusqu'aux os gangrenés.

» Qui de vous, chers Vivants, dépouillant l'égoïste, » Aux arcanes d'horreur nous suivant tous les deux, » Dotera ces reclus d'un horizon moins triste » Que cet ais aux clous noirs qui pourrit avec eux ?

» il leur faudrait, au fil des heures aiguisées, » Des meules pour le temps comme pour les couteaux » Un sarcophage ouvert, tels qu'en ont vos musées, » Où la Vie en passant plonge ses yeux brutaux.

» Bâille l'éternité dans de frustes Égyptes ! » Pour vos morts à l'étroit nourrissons des projets » Où, s'évanouissant le rampement des cryptes, » S'étagent à grands bonds tours et dômes de jais.

» Il faudrait rendre aimable aux peuples du squelette » Un séjour monotone et qu'offusque la voix… » Que des messes d'en bas, prétextes à toilette, » Sur des parvis mondains les attardent parfois…

» Rôdent de morts en morts ces caquets de ruelle » Dont les mots chuchotés ont des tours de billet, » Et qu'inspire et polit, de l'exemple, autour d'elle, » L'Arthénice fantôme en l'obscur Rambouillet.

» Les morts, dans leur mémoire, ont de frais paysages » Pleins des moires de l'onde et des moires du ciel, » Vains restes du passé qu'ils traitent de présages, » Et dont le fond charmant offense le réel.

» O boudoirs enlisants, longs regrets des Fulvie ! » A l'ombre de Saint-Marc, ramiers blancs, frais sorbets ! » — Rendons l'ancien décor à ceux de l'autre vie, » Et l'amour, et l'argent, pourvoyeurs des gibets…

» Une part des humains pâme de perdre l'autre… » Puissions-nous méditer, en l'éternel loisir, » Sur vos fruits où le ver innombrable se vautre, » Emblème de la faute et rançon du désir.

» Point de monde parfait que le mal n'assaisonne, » Et si la mort confite a des airs de sommeil, » Secouons, faux dormeurs, la vertu monotone, » Aux rasades d'un cru qui tient lieu de soleil !

» Suivez-nous, Artisans, Piranèses de villes, » Assurez-vous la gratitude du Tombeau !… » Un beau zèle ennoblit les truelles serviles : » Que la cité funèbre ait l'essor d'un arceau

» Quiconque y soit valet s'il en conserve l'âme… » Que l'Usure ouvre un compte aux Prodigalités… » Qu'un négoce macabre éclaire à sourde flamme » Aux nocturnes clients ses entrepôts hantés !… »

— Ces maîtres embaucheurs, experts dans la visite, Où que plaide le contre imposeront le pour… Quel homme à leur appel au bord du gouffre hésite Pour peu qu'il soit sensible au fraternel amour ?

Chacun selon son cœur se découvre des frères Enfouis dans l'oubli comme sous le gazon Et qui, le long des jours doublement funéraires, Sont étreints d'une gangue et vêtent leur prison.

De leur pitié soudaine Otages magnanimes, Comme ailés de remords et d'un spectre excités, Ils volent, en suspens sur des arches d'abîmes, Construire à l'Au-delà ses tardives cités.

Et de ce couple d'os, eux, la vivante proie, Sous le vent de la Faux complaisants bâtisseurs, Inaugurent d'avance, autour des feux de joie, La Ville de leur œuvre en macabres danseurs !

Ce qui touche au trépas est d'essence cynique… Que gouaille désormais la voix de l'Embaucheur, Longtemps persuasive et soudain sardonique Dès les confins d'un monde où trône l'Écorcheur !…

Et ceux qui s'élançaient pour réformer la tombe Et retourner ce lit où se dort un enfer, Sentent transir leurs os à mesure qu'en tombe, Comme un bon vêtement, la tiédeur de leur chair.

Tous voudraient sur leurs pas revenir d'un pied preste Et rejouer leur sort sur d'équitables dés… Point d'Électre au retour pour reconnaître Oreste Réduit, comme un squelette, à ses os dénudés !

Je frémis dans mon cœur de leurs révoltes vaines Et sous un ciel limpide et que rien n'a troublé, Sarcasmes de bourreaux et détresses humaines Chargent d'un double orage un azur étoilé.

De dupeurs à dupés le colloque vacille… O dialogue noir dont halètent les vents ! Ainsi qu'au reliquaire on enchâsse l'esquille, Ce qu'en sauve ce livre est transmis aux vivants

En frusques sur la scène, et dans ta vie en frasques, Tu mentais sous ton rire et mentais sous tes pleurs, Glabre acteur qui d'instinct te vouais aux deux masques Et leurrais en Janus tes naïfs spectateurs.

Bête dans mon Troupeau, sujet sous ma Houlette, O berger pourvoyeur de l'abattoir béant, Voici sur ton soleil l'ombre de mon squelette Et, l'agneau qui te charge a l'air d'un nœud coulant.

Mon frère le Squelette, accouple à ma Coquette, Pour le macabre bal ta prestance de Beau. Vois ! le piège l'a prise où se prend l'alouette, Ce miroir que je tends à ses plumes d'oiseau !

Mains jointes, nuptiale en ta noce dévote, — Vierge rance qui s'offre au sérail de l'Époux ! — Puisse au divan mystique où veille un cher Despote, T'accueillir cette nuit moins squelette que nous !

Sous la crosse et la mitre et les titres durables, Tu mets ton poing, tu mets ton front, Chair en aveu ! Tes os seuls survivront, Évêque, — os misérables !… Pour étreindre ta mitre, et ta crosse, et ton Dieu !

C'est toi qui l'empliras, vieux ! ta fosse parfaite… Ce moine à claire-voie en arrêt sur le bord, Pour qu'aux vers du péché d'autres vers fassent fête, Saura bien, t'absolvant, te laisser quelque tort !

Toi, mon casque lauré, toi, la cotte de mailles !… Squelettes, je commande en guerrier parlant clair, En route, au son voilé des caisses de batailles, Et j'ordonne le feu dont m'abattra l'éclair.

De tes poings dans mon poing passera la cravache, Et je serai harpie en un rogue duel… Des touffes d'un balai si tu fis ta moustache, J'en roussirai le poil d'un fer rouge éternel !…

Ce nectar généreux, nous qui fûmes ses hôtes, Hélas, Tonnes à jour, nous l'engorgeons en vain… A nos flancs, cher ivrogne, il suinte entre nos côtes ! Que ta peau qui se tend gonfle une outre à ce vin…

Bien en travers de ta mâchoire de gros dogue, Qu'apportais-tu, vieillard, au Juge redouté ? Quelque os de criminel, le glaive juste et rogue ? Et l’orgueil, devant Dieu, de l'humaine équité ?

Tu volais par plaisir ?… nous te volons au monde… … Mais souffre que d'abord, kleptomane vanté, Comme un arbre à timbale un squelette t'émonde Du multiple larcin par ton faîte porté.

Nous aurons, laboureur, cette moisson finale Qu'on fauche avec effort, qu'on engrange à pleins chars ! Mais vois si ta récolte à la mienne s'égale, Toi qui seras épi dans mes gerbiers épars !

J'ai des pinces, marin, comme sous l'eau le crabe… Vois ! l'ivresse et le vice, en l'escale tapis, Au fond trouble et vaseux d'un bar sept fois arabe, Où la mort vient tout bas, le long de sourds tapis !…

J'ai de l'aile au talon comme Hermès au pétase ! J'emporte au ciel prochain ton grand livre fraudeur, Pour qu'un expert céleste ennemi de l'emphase Dresse le clair bilan d'un négoce et d'un cœur.

Si tu tiens, oiseleur, au décor de ta vie, Volière aux sûrs barreaux, chaînettes et perchoir, Laisse la bonne Mort se rendre à ton envie. Et dans sa cage en fer t'emporter quelque soir.

Beaux temps où l'on partait sur le dos d'un Pégase… Tu me suis de la lyre et toi du mirliton ? J'ai ma voix — il suffit — pour me fournir l'extase, Et je m'en vais à pied survivre chez Pluton.

Mon nom n'est pas brebis… je m'appelle Querelle ! Si vous croyez qu'on va devant et que je suis ! Soyez pauvres de peau, tant qu'il vous plaît, séquelle ! Mes poings en grefferont sur vos os mal construits.

Roi, sur un peuple d'Os prolongeant mon empire, J'ai cru régenter l'Ombre et rentrer au Banquet… La Mort usurpatrice, en bouffon qui conspire, Sous la boule du Monde a mis son bilboquet.

Vieux savant ! barbe blanche à s'éteindre trop prompte ! Me voilà (j'ai heurté !) dans l'antre du savoir ! Que pour vaincre la mort tu te sens loin de compte !… Dis-toi cendre, vieux Faust, et suis-moi dans le noir !…

Que veut, entre tes doigts, ce gourdin qui voltige ? Je le flaire à pleins trous, trimardeur, ce qu'On veut… Prends garde ! mon képi me coiffe de prestige : Je suis la Mort pandore, et pandore t'émeut !

A moi, mes obligés !… au secours, mes ouailles !… Ah ! qu'on me tue en homme et pas en usurier ! C'est votre or, dans mon sac, qui m'émeut les entrailles, Et c'est vous qu'on secoue en gaulant le poirier.

Puisque tu tends le dos, connais au pied le Maître Sois le valet parfait, Danaïde à rebours, Soucieux de l'office où son goût l'a fait naître, De l'urne toujours pleine et qu'il vide toujours.

Warandeurs qui scellez le poisson sous les planches, Que d'Âmes par vos soins gagneraient aux apprêts, Qui sentent le cadavre et des odeurs peu franches, Faute des sels puissants embaumeurs de saurets.

— » J'ai mon loup pour repaire et le néant pour signe… Je suis iks… : deux serpents dans mon nom forment croix. » — « Et ton sexe est masqué d'une feuille de vigne. » — « Et d'être ton poignard, c'est au dos que je croîs. »

Yeux du Roi, dites-vous, et royales Oreilles ? Beaux titres d'espion comme en aiment les cours O voleurs de pollen déguisés en abeilles, O voleurs de secrets surfaits par vos atours !…

O cratère vivant qu'un squelette à binocle Voit dégorger sa lave au long d'un carrefour, Séduis donc, zélatrice, un macabre Empédocle b'il peut deux fois périr de son fatal amour !…

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