Toi qui songeais encor, délaissé des chimères, A leurs crins d'or épars sur tes jours de naguères, O mon être d'amour, avide d'être aimé, Irrévocablement, mon cœur, je t'ai fermé.
Dans des robes de soie et des lueurs de moire, Combien douces rôdaient au seuil de ma mémoire Celles dont la chair seule eut sa virginité ! Qu'espérait-on, vraiment, de ma crédulité ?
Que le mensonge errant en parfums à leur bouche Recevrait sur ma lèvre un accueil moins farouche ? Qu'ayant assez souffert de l'exil prononcé Je vous évoquerais, Perfides, du passé
Et qu'aux limbes d'argent des fidélités fortes S'ouvrirait un jardin où renaîtraient ces mortes ! Oui… , vous voilà ! groupes à groupes, vous glissez ! Qui vous regarde, hélas ! ne peut vous craindre assez.
J'attends en vain de moi le geste qui repousse, Et votre astuce en fleurs sur tous mes sens est douce !… Ah ! que l'esprit, du moins, hostile à trop d'ardeurs, Pénètre votre chair et voile ses splendeurs !
Mais vous transparaîtrez sous ces métamorphoses : Pareilles aux sommets dont les neiges sont roses D'une flore glacée éclose sous le gel, Chastes vous trahissez comme un printemps charnel.
Toute ivresse s'épure, et la vôtre peut-être… Vous appelez à vous, mais si bas, votre Maître, Qu'au fond de votre voix j'aurais peine à saisir Ce qu'il reste du cri de votre ancien désir !
Ainsi l'illusion farde de ses mensonges Ces vierges aux beaux cils qui déçurent mes songes, Et n'ouvrent si profonds leurs iris étoilés Que pour précipiter d'un ciel les cœurs ailés !
Mais quoi ! tout mon espoir palpite sur leur trace !… Pas une qui se prête à m'arracher sa grâce… Rien qu'en pesant sur moi de son regard très doux, La plus coupable, hélas ! fait honte à mon courroux…
J'oublie en l'absolvant ce que je lui pardonne, Je le sens dans mon cœur : sa présence m'est bonne ! « O vous, dont je chéris jusqu'à l'indignité, » Puisqu'elle affine encore et parfait la beauté,
» Eh bien, rentrez-en moi, parjures ! L'âme tendre, » Si dur qu'en soit l'aveu, restait à vous attendre ! » » Et leurs groupes, alors, s'approchant tout surpris, » Me plaignaient à mi-voix : « Maître, tu t'es mépris ! »
O rythmes musicaux, frémissez sous les plectres ! O seuils où la pitié des pensives Électres Accueillera toujours Oreste reconnu !… « Salut ! hôte meurtri, des lointains revenu !
» Voyez ! l'étrange exil dont vous frappiez nos crimes » Fit maîtresses, ici, vos heureuses victimes ! » D'un cœur dont nous sortions préférant vous bannir, » Vous avez loin de vous vécu votre avenir,
» Et celles qu'on traitait trop vite d'exilées, » A votre triste chair restaient toutes mêlées ! » Qui vous cherchait en vous ne vous y trouvait pas… » Aux mornes horizons s'enchevêtraient vos pas,
» Et secouant enfin votre propre anathème » O Maître, vous rentrez, étranger, en vous-même ! » Telles vous sanglotiez, vierges, vos larmes d'or ! Vous étreigniez ma main, toute meurtrie encor !
Doux êtres méconnus et chers jusqu'à mes doutes, O vous que je poussais parmi l'effroi des routes Où les vivants cailloux, pleins d'abois et de bonds, Comme des chiens mordent les pieds des vagabonds,
A voir ma chair en sang, vous pleuriez dans vos tresses, Et sur elle, en parfums, vous versiez vos tendresses ! Amantes, s'efforçant vers de purs abandons, Vous exerciez vos cœurs maternels aux pardons ;
Les lèvres chaudes embrasaient la bouche blême. Et vous étiez, pour mes remords, la pitié même ! Chacune dans la femme éveillant une sœur De cet ingrat impie absolvait la noirceur,
Et comme tout en vous sanctifiait mes limbes, J'embrassais vos pieds nus et je baisais vos nimbes ! Mais à peine, au chemin, mon front s'était heurté, Rejetant comme un masque une feinte bonté,
Vous insultiez, avec un rire qui la blesse, Vous, la toute puissance, à ma toute faiblesse ! Alors, ce cœur crédule aux recommencements, Je l'avais clos sur vous, irrévocablement.
Dans la corbeille d'or des paisibles années, Comme un osier flexible aux doigts de Destinées, Mes jours entrelaçaient leur souplesse à mes nuits ! Odorante corbeille où s'amassent les fruits !
Pampres qu'aux espaliers des vendanges insignes Pleure longtemps encor le sang meurtri des vignes ; Pêches d'un clos jaloux, équivoque saveur Qui dans leur tendre chair prolonge un goût de fleur ;
Et vous, sous les frissons et l'éclair des rosées, Douces gouttes de nuit, mûres cristallisées… Bleus raisins où, le soir, dans les ombres perdu, Un rayon trouve encor le frelon suspendu,
Et traverse d'un trait de lumière expirante La grappe diaphane et l'aile transparente, Maturité, fécondité, suavité, Dont les trésors déçus ne m'auront plus tenté,
Vous vantiez vainement à mes détresses sourdes La volupté des vins dont les vignes sont lourdes. Molle extase des sens ! Sommeil de toute envie Doux aspect de la mort dont s'entoure la vie !
Et toi, divine encor dans le vide des cieux, Lumière éparse, cendre immortelle des dieux, Si l'embûche est impie où te guettant des voiles, Ruisselle par les trous des clémentes étoiles !
Ascètes ! ô fervents qui viviez à genoux ! Bienheureux qui portiez votre ciel avec vous ! Dans l'abîme sans fond des veilles extatiques, L'approche de vos dieux fermait vos yeux mystiques.
Ils y passaient… leurs mains se fondaient en clarté. Ils se nommaient Amour, Douceur, Sérénité, Et tant que leur présence étoilait vos paupières, Vos longs cils s'écartaient sous d'intimes lumières.
Puis, lorsque le réveil de ces hautes amours, Rouvrait, hélas ! vos yeux à la pâleur des jours, Haletants de regret sous ce ciel qui vous quitte, Pour mériter encor son auguste visite,
Vous consumiez sans fin votre long avenir Entre un obscur espoir et l'obscur souvenir. Mais moi, moi ! reniant les dieux qui nous délaissent, Libre de ces amours dont les meilleures blessent,
Ton rude acier jamais ne m'a plus transpercé, Regret, flèche vibrant sur l'arc d'or du passé. Détourné du futur par la crainte d'y croire, Dans l'éternel présent des êtres sans mémoire,
Sereinement, sans un effort et les yeux clos, O temps, calme avenir, j'ai descendu tes flots. Et les soirs constellés suspendaient dans tes ondes, Pour me mêler aux cieux le reflet de leurs mondes.
Rien de réel qui dût encor me retenir. Que m'importait d'ailleurs que l'on en pût mourir, Trop heureux, mille fois, de m'engloutir en elle, Si l'onde constellée était l'onde mortelle.
Combien ai-je connu de ces lointaines sœurs, Ophélias des temps qui mouraient d'être ailleurs. Comme autrefois la vierge, au fil fatal du fleuve, Rêvait son rêve, inconsciente de l'épreuve,
Sans qu'un geste réel, l'arrachant à la mort, Eût crispé sa main pâle aux roseaux verts du bord Tel aussi votre rêve au fond des cieux oublie La détresse où se meurt la terrestre Ophélie…
L'extase vous entraîne en ses funestes eaux, Mais les banalités, comme de grands roseaux Qui s'élancent vers vous des profondeurs secrètes, N'arrêtent pas vos yeux, éternelles distraites !
Ainsi, sous la rigueur d'une infaillible loi, Jaillissant de mon cœur et s'absorbant en moi, Existence d'un jour, vaste fleur immobile Ouverte sur les eaux comme l'attrait d'une île,
Ma pensée évoquait ce nénuphar géant Qui sur son lac natal se replonge au néant. Et cette heure où, — mes yeux ! mes yeux larges ouverts !— J'ai replongé par vous dans l'énorme Univers…
Mes paupières, brusquant l'orgueil de rester closes, M'étourdirent soudain du vertige des choses. Moi qui disais « Vous, la lumière, et vous, le bruit, » Mes yeux fermés feront en moi la grande nuit,
» Et mon calme, rebelle à toute violence, » Dans mon cœur sans échos tendra le grand silence ! » De mes sens maîtrisés je me sacrais le roi… Et voici brusquement qu'au plus profond de moi,
Les formes renaissaient, splendides ou funèbres, Dans la confusion de mes vieilles ténèbres. Le jour m'envahissait de houleuses clartés, Et sur leurs vagues d'or chantaient les Astartés !
Éperdument se devinait la joie éparse, Du désir innombrable invisible comparse, Et partout se grisaient les satyres ardents, Ivres des thyrses verts qu'ils marquaient de leurs dents.
Là, les riches pollens, que le vent dissémine, Vers le pistil fécond inclinaient l'étamine, Et des bois, où la sève odorante brûlait, De la terre et des eaux je gardais un reflet :
Double dans l'unité, la vie universelle, Qui s'exalte, palpite, et flamme, onde, ruisselle, Épanouit deux fois son sublime réveil Dans ma pleine pensée et dans le plein soleil !
Ces aspects infinis, s'affranchissant de l'ombre, Se dérobaient sans cesse à l'étreinte du nombre, Comme le corps fondant d'une nymphe des eaux Échappe aux ægypans à travers les roseaux.
Rien que leur souvenir d'un vertige m'enivre… Alors, à voir le monde, impatient de vivre, Revivre encor la nuit les voluptés du jour. Je compris à jamais l'infini dans l'amour !
L'amour ! qui fit sa joie, hélas, de mon supplice… Limpide amour où transparaît le sacrifice, Comme en de frais ruisseaux un lit noir de cailloux. Qui s'y plonge, s'y blesse, et nous en saignons tous
Partout un même élan de force exaspérée Initiait l'Amour à la douleur sacrée, !Et partout notre Espoir, avec son rire en pleurs, Retournait à l'Amour dans le pas des Douleurs !
— Nouée au tronc d'argent des bouleaux et des ormes. Nymphe qu'un soubresaut capricieux des formes De la chair à la flore obligeait à déchoir, Toute la nuit, l'hamadryade, dans le noir,
Avec ses reins cabrés faisant saigner l'écorce, S'obstinait dans l'élan captif de son beau torse. Des dryades, là-bas, du creux des chênes verts, A cette amante en pleurs s'offraient, les bras ouverts !
De langoureux appels penchaient leurs formes blanches… Mais un sang végétal les figeait dès les hanches, Et le vivace espoir des cœurs jeunes et fous Les menait seul à l'impossible rendez-vous.
— En vain dans la torpeur dont l'été les embrase. Les midis consumaient une immobile extase… En vain le cœur du monde où rien ne remuait, S'abîmait gravement dans un songe muet :
Les horizons lointains où s'épanche et se dore La Clarté sans déclin qui n'a pas eu d'aurore. Unissaient, sous l'ardeur du jour essentiel. Le taciturne amour de la terre et du ciel !
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