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1885

L’IMMUABLE

Edmond HARAUCOURT

Ah ! les mondes éteints et les globes détruits ! Rêve, et nombre la poudre innombrable des astres Qui, croulant tour à tour dans le chaos des nuits, Ont fécondé les cieux en semant leurs désastres !

Tout passe au vent des jours ! Lorsque les temps sont mûrs, La mort vient balayer les cités jadis pleines Qui couvraient l’horizon des ombres de leurs murs, Et qui peuplaient de bruit l’immensité des plaines.

Les bois qui s’étageaient sur la pente des monts S’affaissent ; l’Océan submerge les prairies, Tandis que, surgissant du sable et des limons, Les continents nouveaux sortent des mers taries.

Les pôles dégelés roulent vers le soleil ; Les dieux qu’on adorait sont remplacés par d’autres ; Les empires houleux s’endorment sans réveil, Et les cultes vieillis lapident leurs apôtres.

Les lois chassent les lois dont un peuple était fier ; Un fleuve de mépris vient en laver les traces : Nous punirons demain ce qui fut juste hier, Et nos propres vertus feront rougir des races.

Chaque fleur qui fleurit porte déjà son deuil ; Le vrai n’existe pas : nous changeons et tout change. L’immortel n’est qu’un mot créé par notre orgueil Rêvant pour oublier qu’il est né sur la fange.

Tout, les masses sans nom et les fronts radieux, Ce qui fut notre amour ou qui fit notre envie, L’œuvre de notre esprit comme l’œuvre des Dieux, Tout revient au néant qui doit nourrir la vie !

Et le cercle éternel tourne dans l’infini, Entraînant sans repos la matière et les formes, Et toujours, puis encor, l’univers rajeuni Naît pour mourir et meurt pour naître, au gré des Normes.

Seule, et fière, et debout, sans ployer devant rien, Au milieu du fatal effondrement des âges, La Raison nous regarde hésiter vers le bien, Et sereine, immuable, elle compte les sages.

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