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1885

FILLE DU MAL

Edmond HARAUCOURT

— « Dieu ne me connaît pas : je suis l’œuvre de l’homme ; Mais l’homme en me créant a dit : « Fille du ciel, » Et c’est Fille du ciel que le peuple me nomme. Pour poser sur le monde un ordre artificiel,

J’ai déformé vos corps, refondu l’âme humaine Et mis devant l’amour un mur pénitentiel. La nature me fuit ; l’homme est mon seul domaine ; Et tout ce qui surgit de mal au nom du bien,

C’est mon vœu qui l’enfante et ma loi qui le mène. Je hais le beau, le vrai, le nu ; je n’aime rien. Partout, de tout, je suis la constante ennemie Qui se lève sur vous comme un fouet sur le chien.

Je fais pâlir vos fleurs dans la vierge anémie, Filles aux yeux bistrés, blêmes adolescents, Et j’emporte au tombeau votre angoisse endormie. Je stérilise l’âme et torture les sens ;

Je glace tout espoir, je châtre toute envie, Et le vice hypocrite allume mon encens. Je trouble et je dissous, j’infirme et je dévie ; J’appelle le remords dès qu’un cœur a battu,

Et, si je le pouvais, j’étoufferais la vie ! Mon but est la douleur, et mon nom la Vertu.

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