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1895

XXXVIII

Charles GUÉRIN

Ne mêle pas l'esprit aux choses de la chair. Sache, aux moments secrets où le corps est en fête, Redescendre à l'obscur délire de la bête. Tumultueux et sourd et fort comme la mer,

Laisse gronder tes sens en orgues de tempête, Et que sous l'onde en feu de tes baisers halète L'orgueilleuse impudeur de la beauté parfaite. Il faut qu'au fond des soirs lourds et silencieux

Où la bouche à la bouche enfin veut être unie, Tu puisses concentrer tout en toi l'harmonie Qui fait chanter le char des nuits sur ses essieux, Que l'éternel effort des êtres t'aide à vivre

Au delà du désir humain, que ton sang ivre Murmure comme l'eau, les blés et la forêt : Emplis-toi, comme un broc qu'on plonge au puits, d'un trait ; Alors la nuit d'amour éteindra ta pensée,

Ta chair que la nature étreint en épousée Bourdonnera sans fin d'une immense rumeur : Sois simple et grand ; ton grain porte un monde, semeur ! Le ciel des premiers jours rit dans la femme nue

Pour qui l'adore avec les yeux naïfs d'Adam ; Mais lorsque, à tisonner le désir moins ardent, L'esprit rêve un baiser de saveur inconnue, Le démon dans l'amour comme un ver s'insinue.

Aussi reste le fort qui se rue au tournoi, N'obéis qu'au superbe instinct ; que ton émoi Éclate en grand sanglot d'aveugle. Garde-toi D'ouvrager le plaisir charnel comme un orfèvre.

Évite que ta lèvre, agile à ce jeu mièvre, En papillon lascif erre autour de la lèvre, Évite les langueurs où le toucher subtil À fleur de peau palpite à peine comme un cil,

Et les baisers que l'on suspend avec paresse, Et le regard plus délicat que la caresse : Que ta fougue ingénue et puissante d'amant Ignore l'âcreté des larmes libertines ;

À raffiner le vieil amour trop savamment Tu trouverais l'enfer au fond de tes courtines, Car le maître des eaux, de la terre et des cieux, Qui souffle le pollen sur le pistil, n'assure

L'auréole et la paix éternelles qu'à ceux Pour qui la volupté ne fut pas la luxure.

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