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1895

XLVI

Charles GUÉRIN

Être le jeune Adam, grâce et force première, Dont les yeux lourds encor s'ouvrent à la lumière. Il s'étonne, se tait, regarde autour de lui, Marche avec les lenteurs d'un enfant ébloui,

Se voit nu, se caresse et s'admire, et soudain, Enivré par l'odeur des sèves de l'éden, Gravit d'un jarret prompt les collines bleuâtres Parmi l'herbe mouillée et les troupeaux sans pâtres,

Il s'arrête à goûter l'ombre de la forêt, Et, couchant, près d'une eau qui murmure en secret, Son corps souple où la ronce inoffensive glisse, Il respire l'air neuf de l'aube avec délice,

Chevauche le rayon, chante, éveille l'écho, Sourit à l'inconnu qu'il voit, dans le ruisseau, Vermeil et languissant de bonheur, lui sourire. Un large papillon qui se pose l'attire,

Deux chevreaux affrontés le charment par leurs jeux. Mais le rouge zénith épanouit ses feux. Adam que le désir caresse de son aile Étreint entre ses bras la terre maternelle.

Sar chair où le limon se mêle avec le jour Appelle sourdement une épouse et l'amour ; Il meurtrit de baisers l'arbre, embrasse l'écorce, S'épuise à déplorer son inutile force…

Bientôt la lente nuit, le remplissant d'horreur, Recouvre d'une ruche obscure la rumeur Que font les eaux des mers et le vent des ravines. La lune, pâle encor, change sur les collines

Toute rosée en perle et toute fleur en lys. La brise porte au loin des échos affaiblis De ramages, d'appels amoureux, de murmures. Le flot paresseux roule un ciel d'étoiles pures,

Et, sous les voûtes d'ombre où les grands animaux D'un front lourd en passant écartent les rameaux, Le jeune Adam, muet d'ivresse et d'épouvante, Dans ses flancs douloureux sent vivre ève naissante.

Adam, le front rougi du soleil levant, rêve Auprès du corps humide et voluptueux d'ève. Ève dort sur un lit fléchissant de roseaux, Dans l'azur frais, au bruit du feuillage et des eaux.

Ève est nue, ève est blanche, ève a les lignes pures Des longs cygnes cambrés aux neigeuses voilures. Comme une aile elle agite un bras, puis l'autre, et rit. Sa bouche, rose en feu, lente à s'ouvrir, fleurit.

Ève est nue ; elle dort. Sa chevelure blonde Sur ses formes répand les mollesses d'une onde. Son haleine paisible élève un double fruit Gonflé qui tour à tour se rapproche et se fuit.

Adam parcourt des yeux sa fille et la convoite. Il ose la flatter d'une main maladroite. Jamais dans la nature heureuse il n'a connu Le délice qu'il goûte à toucher ce sein nu.

Les cheveux qu'il respire ont une odeur obscure ; Ni le miel, ni le col des cygnes qu'il capture, Ni la feuille du lys, ni l'enivrant pollen, Ne lui semblent si doux sous le ciel de l'éden

Que cette large fleur de chair épanouie. Il la caresse encor d'une vue éblouie, Y porte son désir de contour en contour ; Enfin, docile aux lois secrètes de l'amour

Qui font qu'un même nid cache deux tourterelles Et que les fleurs de loin se fécondent entre elles, Adam, fort de la joie immortelle du sang, Presse le corps promis, et déjà rougissant,

D'un long baiser qui laisse une trace vermeille. Ève, les bras ouverts au jeune époux, s'éveille.

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