Skip to content
1895

XI

Charles GUÉRIN

Ô Jammes, ta maison ressemble à ton visage. Une barbe de lierre y grimpe ; un cèdre ombrage De ses larges rameaux les pentes de ton toit, Et comme lui ton coeur est sombre, fier et droit.

Le mur bas de ta cour est habillé de mousse. La maison n'a qu'un humble étage. L'herbe pousse Dans le jardin autour du puits et du laurier. Quand j'entendis, comme un oiseau mourant, crier

Ta grille, un tendre émoi me fit défaillir l'âme. Je m'en venais vers toi depuis longtemps, ô Jammes, Et je t'ai trouvé tel que je t'avais rêvé. J'ai vu tes chiens joueurs languir sur le pavé,

Et, sous ton chapeau noir et blanc comme une pie, Tes yeux francs me sourire avec mélancolie. Ta fenêtre pensive encadre l'horizon ; Une vitrine, ouverte auprès d'elle, reflète

La campagne parmi tes livres de poète. Ami, puisqu'ils sont nés, les livres vieilliront ; Où nous avons pleuré d'autres hommes riront : Mais que nul de nous deux, malgré l'âge, n'oublie

Le jour où fortement nos mains se sont unies. Jour égal en douceur à l'arrière-saison ; Nous écoutions chanter les mésanges des haies, Les cloches bourdonnaient, les voitures passaient…

Ce fut un triste et long dimanche des rameaux : Toi, pleurant ton amour et plaintif comme une eau Qui dans l'herbe, la nuit, secrètement sanglote ; Moi, plein de mort, rêvant d'un suprême départ

Sur la mer où tournoient les barques sans pilotes. Nous écoutions tinter les sonnailles des chars, Pareillement émus de diverses pensées, Et le ciel gris pesait sur nos âmes blessées.

Reviendrai-je dormir dans ta chambre d'enfant ? Reviendrai-je, les cils caressés par le vent, Attendre la première étoile sous l'auvent, Et respirer dans ton coffret en bois de rose,

Parmi l'amas jauni des vieilles lettres closes, L'amour qui seul survit dans la cendre des choses ? Jammes, quand on se met à ta fenêtre, on voit Des villas et des champs, la montagne et ses neiges ;

Au-dessous c'est la place où ta mère s'assoit. Demeure harmonieuse, ami, vous reverrai-je ? Demain ? Hélas ! Mieux vaut penser au temps d'hier. Une âme sans patrie habite dans ma chair.

Ce soir, un des plus lourds des soirs où j'ai souffert, Tandis que, de leur flamme éparse sur la mer, Les rayons du soleil couchant doraient la grève, Les cheveux trempés d'air et d'écume, j'allais,

Roulé comme un caillou par la force du rêve. La terrible rumeur des vagues m'appelait, Voix des pays brûlés, des volcans et des îles ; Et, le coeur plein de toi, j'ai marqué d'un galet,

Veiné comme un bras pur et blanc comme du lait, Le jour où je passai ton seuil, fils de Virgile.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
XI · Charles GUÉRIN · Poetry Cove