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1895

LXV

Charles GUÉRIN

Le sombre ciel lacté se voûte en forme d'arche. Un grand silence ému berce les choses ; l'arbre Palpite au vent léger qui passe, et dans l'étable On entend remuer les bêtes dans la paille.

La confuse rumeur des sèves qui travaillent Traverse le sommeil de l'homme après la tâche. Comme un laboureur las qui s'arrache à la glèbe, L'humble poète alors sort de la chair et lève

Vers la vivante nuit, radieuse et profonde, Un front qui porte aussi sa lumière et ses mondes. Hélas ! Interroger ce qui ne peut répondre, Dit-il ! Ah ! Tout mon coeur débile et sa misère !

J'ai laissé sous mon toit s'endormir mon aïeule, Et me voici, devant le songe de la terre, Frissonnant comme un brin de foin sec sur la meule. Le rythme intérieur qui régit la matière

Comme l'illustre lyre antique émeut les pierres, Les sèves en tumulte écartent les écorces, Autour de moi la ruche invisible bourdonne, Et, frêle comme un jonc dans le fleuve des forces,

Je doute en fléchissant de mon âme immortelle : Ô nuit, le temps s'écoule, et je ne suis qu'un homme ! Plus faible et sanglotant qu'au jour de mon baptême, Je pense à vous, qui, hauts et droits, ô mes ancêtres,

Vécûtes avec l'âme et la force des cèdres. La voix du créateur sur vos fibres vibrantes Chantait comme un vent pur dans les rameaux sonores. Votre coeur large et plein s'ouvrait comme une grange ;

Vous aimiez l'oraison du pauvre à votre porte, Et votre foi d'enfants pleurait sur l'évangile. Béni soit notre pain de chaque jour, bénies La journée et la nuit, disiez-vous, et la vie

Coulait pour vous comme une eau claire sur l'argile. L'été brûlait ; et vous veniez avec l'épouse Vous asseoir où je suis, aux heures où le jour S'enfuit en ne laissant au ciel que des étoiles.

Alors le vieux désir humain joignait les bouches. Sans penser que la mort est au fond de l'amour, Vous laissiez puissamment tressaillir dans vos moelles La saine volupté qui fait les fortes races.

Plus tard, quand, jardinier ridé, l'automne passe, Vous voyiez à vos bras les enfants se suspendre Comme un bouquet de fruits dorés après la branche. Simples et droits, ô mes ancêtres, vous portiez

Des âmes que le soir de la chair trouvait grandes. Large ivresse ! J'entends chuchoter les halliers, Et la terre en amour rit au céleste abîme. Le temps plane sur moi comme un aigle immobile.

Je voudrais me confondre avec les choses, tordre Mes bras contre la pierre et les fraîches écorces, Être l'arbre, le mur, le pollen et le sel, Et me dissoudre au fond de l'être universel.

Je ne veux pas de femme en pleurs sur ma poitrine : Toute chair à ma bouche a le goût du péché, Et mon coeur est amer comme un fruit desséché. Que Dieu jette son nom sonore à la ravine,

Et mon esprit, coteau pierreux et désolé, Ne rendra pas l'écho des paroles divines. C'est que dans l'ivre et large émoi des belles nuits Où tout bruit, palpite et soupire à la fois,

Où le silence même a sa rumeur, les voix Couvrent la mélodie absolue ; et l'esprit Qu'on a tenu penché trop longtemps sur la foi S'y trouble comme un clair visage au fond d'un puits.

Celui qui frappe au seuil et prie avec des larmes Se voit un étranger qu'aucun hôte n'accueille ; On se sent faible ; on tremble, on doute que son âme Dans la création pèse plus que la feuille ;

On craint que la clarté divine ne soit plus Qu'une dernière étoile au coeur des hommes purs. Le monde est triste et vieux, et les nouveaux venus Pour qui le ciel est vain comme un mot inconnu

Ont recouché le Christ dans son sépulcre obscur. Mais je veux, ô mon Dieu, malgré tout, croire en toi. Prête-moi la candeur de la vierge et la foi De l'enfant. Que je sois vigilant, bon et simple.

Accorde-moi sur tous les dons l'humilité, Afin que j'offre au vent de ta volonté sainte Le docile et profond émoi d'un champ de blé. Permets-moi d'oublier qu'un soir des temps anciens

Le doute déborda du calice divin. Enfin rends à mon coeur la jeunesse d'aimer ; Que le grain germe encor dans ce jardin fermé ! Je cherche en égaré ta croix au carrefour,

Je t'appelle à travers la nature vivante ; Il est temps de m'entendre, ô Dieu ! Ne sois pas sourd, Réconforte mon âme obscure, ta servante, Car, pareille à l'abîme étoilé de l'amour,

L'immensité des cieux nocturnes m'épouvante. Le sombre ciel lacté se voûte en forme d'arche. Un grand silence ému berce les choses ; l'arbre Palpite au vent léger qui passe, et dans l'étable

On entend remuer les bêtes dans la paille. La confuse rumeur des sèves qui travaillent Traverse le sommeil de l'homme après la tâche. Comme un laboureur las qui s'arrache à la glèbe,

L'humble poète alors sort de la chair et lève Vers la vivante nuit, radieuse et profonde, Un front qui porte aussi sa lumière et ses mondes. Hélas ! Interroger ce qui ne peut répondre,

Dit-il ! Ah ! Tout mon coeur débile et sa misère ! J'ai laissé sous mon toit s'endormir mon aïeule, Et me voici, devant le songe de la terre, Frissonnant comme un brin de foin sec sur la meule.

Le rythme intérieur qui régit la matière Comme l'illustre lyre antique émeut les pierres, Les sèves en tumulte écartent les écorces, Autour de moi la ruche invisible bourdonne,

Et, frêle comme un jonc dans le fleuve des forces, Je doute en fléchissant de mon âme immortelle : Ô nuit, le temps s'écoule, et je ne suis qu'un homme ! Plus faible et sanglotant qu'au jour de mon baptême,

Je pense à vous, qui, hauts et droits, ô mes ancêtres, Vécûtes avec l'âme et la force des cèdres. La voix du créateur sur vos fibres vibrantes Chantait comme un vent pur dans les rameaux sonores.

Votre coeur large et plein s'ouvrait comme une grange ; Vous aimiez l'oraison du pauvre à votre porte, Et votre foi d'enfants pleurait sur l'évangile. Béni soit notre pain de chaque jour, bénies

La journée et la nuit, disiez-vous, et la vie Coulait pour vous comme une eau claire sur l'argile. L'été brûlait ; et vous veniez avec l'épouse Vous asseoir où je suis, aux heures où le jour

S'enfuit en ne laissant au ciel que des étoiles. Alors le vieux désir humain joignait les bouches. Sans penser que la mort est au fond de l'amour, Vous laissiez puissamment tressaillir dans vos moelles

La saine volupté qui fait les fortes races. Plus tard, quand, jardinier ridé, l'automne passe, Vous voyiez à vos bras les enfants se suspendre Comme un bouquet de fruits dorés après la branche.

Simples et droits, ô mes ancêtres, vous portiez Des âmes que le soir de la chair trouvait grandes. Large ivresse ! J'entends chuchoter les halliers, Et la terre en amour rit au céleste abîme.

Le temps plane sur moi comme un aigle immobile. Je voudrais me confondre avec les choses, tordre Mes bras contre la pierre et les fraîches écorces, Être l'arbre, le mur, le pollen et le sel,

Et me dissoudre au fond de l'être universel. Je ne veux pas de femme en pleurs sur ma poitrine : Toute chair à ma bouche a le goût du péché, Et mon coeur est amer comme un fruit desséché.

Que Dieu jette son nom sonore à la ravine, Et mon esprit, coteau pierreux et désolé, Ne rendra pas l'écho des paroles divines. C'est que dans l'ivre et large émoi des belles nuits

Où tout bruit, palpite et soupire à la fois, Où le silence même a sa rumeur, les voix Couvrent la mélodie absolue ; et l'esprit Qu'on a tenu penché trop longtemps sur la foi

S'y trouble comme un clair visage au fond d'un puits. Celui qui frappe au seuil et prie avec des larmes Se voit un étranger qu'aucun hôte n'accueille ; On se sent faible ; on tremble, on doute que son âme

Dans la création pèse plus que la feuille ; On craint que la clarté divine ne soit plus Qu'une dernière étoile au coeur des hommes purs. Le monde est triste et vieux, et les nouveaux venus

Pour qui le ciel est vain comme un mot inconnu Ont recouché le Christ dans son sépulcre obscur. Mais je veux, ô mon Dieu, malgré tout, croire en toi. Prête-moi la candeur de la vierge et la foi

De l'enfant. Que je sois vigilant, bon et simple. Accorde-moi sur tous les dons l'humilité, Afin que j'offre au vent de ta volonté sainte Le docile et profond émoi d'un champ de blé.

Permets-moi d'oublier qu'un soir des temps anciens Le doute déborda du calice divin. Enfin rends à mon coeur la jeunesse d'aimer ; Que le grain germe encor dans ce jardin fermé !

Je cherche en égaré ta croix au carrefour, Je t'appelle à travers la nature vivante ; Il est temps de m'entendre, ô Dieu ! Ne sois pas sourd, Réconforte mon âme obscure, ta servante,

Car, pareille à l'abîme étoilé de l'amour, L'immensité des cieux nocturnes m'épouvante.

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