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1895

LXIII

Charles GUÉRIN

Celui qui n'a que sa tristesse pour génie, Las d'être comme un saule au feuillage flottant Qui pâlit sous la lune et tremble sous le vent, Sort par un crépuscule attendri du printemps.

L'heure est pensive et pure et simple, elle est bénie ; Toute chose au sommeil s'incline, et c'est la fin Du jour et des rumeurs et du labeur humain. Le soir avant la nuit se prolonge, tranquille

Comme au pas de sa porte une aïeule qui file ; L'acier net d'un soc luit sur la glèbe ; un oiseau Chante encore parmi l'éternel bruit de l'eau ; Une étoile apparaît au ciel… le solitaire

Respire la senteur puissante de la terre. Ce soir limpide et bleu lui semble trop obscur, Malgré là-bas l'oiseau qui chante et l'eau qui pleure, Et malgré la première étoile dans l'azur ;

Ce soir n'apporte pas la paix intérieure, Ce doux soir de printemps que traverse un vent clair Ravive le brasier défaillant de la chair ; Et l'homme à qui l'amour mouvant comme la mer

En fuyant ne laissa que l'âcreté d'un rêve Pareil au sel que l'onde a laissé sur la grève, Et qui, près de l'amour encor, reste indécis À murmurer comme une abeille au bord d'un lys,

Le poète subtil et maladif qu'enivre, Par ce soir vaporeux et caressant d'avril, À lui fondre le coeur la volupté de vivre, Regrette l'impassible austérité des livres.

Ton serviteur est là, seigneur, murmure-t-il, Un serviteur, hélas ! Luxurieux et vil, Mais qui sanglote et te supplie et qui s'accuse ; Il tend ses pauvres mains pleines de péchés. Or

Je te sais humble avec les humbles, dur au fort ; Sois rude au pénitent, flagelle mes sens, use Mes genoux sur ton seuil et mon coeur à t'aimer, Mais laisse mon banc vide aux noces de la terre ;

Veuille que je demeure à jamais solitaire, Épi choisi pour le bon pain par l'ouvrier. Ah ! La vie est ce soir trop vivante et trop belle, Le désir alanguit l'épouse qui m'appelle…

Je suis faible, et ce soir de printemps m'a tenté. Seigneur, protège-moi contre la volupté, Donne à l'arbre la fleur et le fruit, donne aux femmes La grâce de régler la musique des âmes,

Donne aux prés la rosée et la pluie, à l'amant La tendresse et la force, et l'aube au firmament : À celui que sa chair perverse embrase, donne La paix chaste, seigneur, d'un immortel automne.

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