Il est des villes qui sont fières De se changer en cimetières Plutôt que de voir outrager Leurs foyers, leurs maisons, leurs rues,
Et leurs morts, ombres apparues Terribles devant l'étranger ! Elles n'ont qu'un mot : résistance ! Elles donnent leur existence
Stoïquement et gravement ; La grande âme de la patrie Vit dans leur enceinte inflétrie, Et chante sur le sol fumant.
C'est Strasbourg calme sous les bombes Qui chaque jour ouvrant des tombes, Passent foudroyantes dans l'air ; Noble cité qui se résigne
À la mort, et veut rester digne De ses fils, Ulrich et Kléber ! C'est Toul, c'est Phalsbourg et Mézières Qu'entourent de rouges lisières
Faites de mitraille et d'obus ; C'est Montmédy, c'est Metz qui raille, Du haut de sa forte muraille, Les prussiens déjà fourbus.
Elles veulent bien disparaître, Mais non pas laisser un nom traître. Elles sont hautaines. Leur front Indomptable auquel l'atmosphère
Fait une couronne, préfère Les cicatrices à l'affront. Elles sont l'honneur et l'exemple De l'univers qui les contemple.
Leur sang, qu'il est pur et vermeil ! Coule par de noires blessures, Mais leur joue est sans flétrissures, Mais leurs yeux sont pleins de soleil.
Elles protégent, ces pucelles, La terre sacrée, entre celles Dont le nom veut dire grandeur. Aux loups du nord, pleins de cyniques
Appétits, leurs blanches tuniques Imposent encor la pudeur. Ô villes saintes, ô martyres ! Vous dont les suaves sourires
Font baisser les yeux aux bourreaux, Oh ! Quel pieux pèlerinage Le monde fera, d'âge en âge, Chez vous, nourrices de héros !
Mais à côté de ces guerrières, Il est d'autres villes moins fières, Bourgeoises dont l'unique plan Est de vivre en paix dans la honte,
Et de lécher la main qui dompte : N'est-ce pas, ô cité de Laon ? Bah ! Que t'importe l'infamie, Pourvu qu'on te laisse endormie
Dans ton égoïsme ouaté ! La gloire, quelquefois, ça coûte, Et c'est du sang qu'il en dégoutte ; C'est pénible, la liberté.
Pourquoi ne pas vivre à son aise, Loin du bruit et de la fournaise ? À quoi bon se brûler au feu ? L'ennemi n'est pas si farouche ;
Il veut s'étendre dans ta couche, Pourquoi l'en empêcher, bon dieu ! Laon est une fille publique Qui veut bien rire, et ne s'explique
Nul de ces refus violents Que d'autres villes font entendre. Enfin, puisqu'elle veut bien tendre Sa lèvre aux baisers des uhlans !
Ça l'irrite qu'on la défende, Cette catin ; elle appréhende Les gros mots de son prussien. Il pourrait la battre. Eh ! Qu'a-t-elle
Donc à risquer ? Sa fange est telle, Qu'elle n'a plus d'honneur ancien. Ville prudente, ville infâme, Ah ! Ville sans cœur et sans âme !
J'espère qu'on va te rayer Du nombre des cités de France ; Puisque tu mens à l'espérance, Que tu ne sais que t'effrayer,
Que ta citadelle écroulée Atteste, sombre et désolée, Qu'au moins un français était là, Qui n'acceptant point ta défaite,
Se fit de la mort une fête, Le jour où Laon capitula ; Et que désormais, sur ta joie, Sur ta paix hideuse, l'on voie,
Terrible, la foudre à la main, Crachant sur ta lâcheté blême Un flot de cendre et d'anathême, Le froid justicier Thérémin…
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