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1919

Du blanc, de l’azur et du rose

Charles GILL

Pour orner l’or fin de son médaillon. Grand’mère demande un portrait de Rose, Mais la belle enfant, moins qu’un papillon Nous ferait l’honneur d’un semblant de pose

Puisque j’ai garni ma palette en vain, Je voudrais, aux sons berceurs de la lyre, Le front inspiré par l’art souverain, En des strophes d’or chanter son sourire.

Et ma plume, hélas ! ne saurait fixer Ces traits dont l’image en mon âme reste. Car mon style obscur ne peut enchâsser Dans le verbe humain la beauté céleste.

Non ! pour réussir en vers ce portrait, Pour prêter la vie à ce frais mélange De pureté rose et blanche, il faudrait Une plume prise à l’aile d’un ange.

Bonne grand’maman, si vous voulez voir Votre Rose peinte, à l’heure où le soir Avec le sommeil descend sur la Terre, Dites-lui ceci : — « Ferme ta paupière

Et ne bouge plus, comme si dodo Sur tes jolis yeux mettait son bandeau. Te voyant ainsi, plus faible et plus belle, Sur toi ton bon ange étendra son aile

Toute grande, afin de te garder mieux Contre l’Esprit noir et mystérieux. Lors, en tapinois, sans bruit et bien vite, Dérobe au satin léger qui t’abrite

Une plume… Prends ! sans peur d’offenser Ton aîné du Ciel ; on ne peut blesser Les anges qu’au cœur : ils n’ont de la peine Au fond de leur âme auguste et sereine,

Que si leurs amis les petits enfants Ont de gros chagrins ou font les méchants… Mets le blanc trésor sous la blanche toile De ton oreiller : un rayon d’étoile

Viendrait le chercher. Ce que tu voudras, Avec ce joyau demain tu l’auras… Bonne nuit !… Ton ange attend ta prière. Avant de dormir, ferme ta paupière. »

Dans le tiède nid de son doux sommeil, Si Rose demain retrouve, au réveil, La plume arrachée à l’aile divine Sur laquelle un flot de rosée en pleurs

Mêle des éclats perlés aux pâleurs De la noble hermine, Toutes ces clartés pour vous décriront Les neiges du cœur, le marbre du front,

Et la gamme blanche égrenant ses notes Sur le col de cygne où la pureté Met de blancs frissons, et l’émail lacté Nacrant les quenottes.

Le pétale pris au grand lys ailé, A pu sillonner l’azur constellé Dont la majesté l’a baigné de gloire ; Et, dans le nocturne éblouissement,

Des rayons de lune ont pieusement Argenté sa moire. Aussi dira-t-il combien le cristal De l’iris est bleu, sur quel idéal

De limpidité s’ouvre la prunelle, Et par quel effet du mystérieux Il fait clair de lune au fond des beaux yeux De mademoiselle.

L’aile interrompait son cours vers le sol Pour illuminer plus longtemps son vol Au rayonnement des apothéoses. Il faut le miroir de ce souvenir

Qui dans les levants vit s’épanouir Les nuages roses, Pour énumérer tous les incarnats Nuançant l’oreille aux plis délicats

Où la mèche d’or librement se joue, Et, sans les meurtrir sous des mots trop lourds, Décrire la lèvre et le fin velours De la rose joue.

Le fragment sacré, dans l’éther sans fin A porté l’essor du fier séraphin, Parmi des froufrous d’ailes éperdues. Ayant pu sonder le mystère bleu,

Mieux qu’un astre ouvrant son grand œil de feu Sur les étendues, Il saura parler d’un autre infini Pour nous révéler le foyer béni

Dont le cœur de Rose a gardé la flamme… Et nous comprendrons le rêve enchanté Qui doit voltiger dans l’immensité De sa petite âme.

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