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1845

SAINT CHRISTOPHE D'ECIJA

Théophile GAUTIER

J'ai vu dans Ecija, vieille ville moresque, Aux clochers de faïence, aux palais peints à fresque, Sous les rayons de plomb du soleil étouffant, Un colosse doré qui portait un enfant.

Un pilier de granit, d'ordre salomonique, Servait de piédestal au vieillard athlétique ; Sa colossale main sur un tronc de palmier S'appuyait largement et le faisait plier ;

Et tous ses nerfs roidis par un effort étrange, Comme ceux de Jacob dans sa lutte avec l'ange, Semblaient suffire à peine à soutenir le poids De ce petit enfant qui tenait une croix !

— Quoi ! géant aux bras forts, à la poitrine large, Tu te courbes vaincu par cette faible charge, Et ta dorure, où tremble une fauve lueur, Semble fondre et couler sur ton corps en sueur !

— Ne sois pas étonné si mes genoux chancellent, Si mes nerfs sont roidis, si mes tempes ruissellent. Certes, je suis de bronze et taillé de façon A passer les vigueurs d'Hercule et de Samson !

Mon poignet vaut celui du vieux Crotoniate ; Il n'est pas de taureau que d'un coup je n'abatte, Et je fends les lions avec mes doigts nerveux ; Car nulle Dalila n'a touché mes cheveux.

Je pourrais, comme Atlas, poser sur mes épaules La corniche du ciel et les essieux des pôles ; Mais je ne puis porter cet enfant de six mois Avec son globe bleu surmonté d'une croix ;

Car c'est le fruit divin de la Vierge féconde, L'enfant prédestiné, le rédempteur du monde ; C'est l'esprit triomphant, le Verbe souverain : Un tel poids fait plier même un géant d'airain !

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