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1833

PLUIE

Théophile GAUTIER

Ce nuage est bien noir : — sur le ciel il se roule, Comme sur les galets de la côte une houle. L'ouragan l'éperonne, il s'avance à grands pas. — A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas ?

Un beau cheval arabe, à la crinière brune, Qui court et fait voler les sables de la dune. Je crois qu'il va pleuvoir : — la bise ouvre ses flancs, Et par la déchirure il sort des éclairs blancs.

Rentrons. — Au bord des toits la frêle girouette D'une minute à l'autre en grinçant pirouette ; Le martinet, sentant l'orage, près du sol Afin de l'éviter rabat son léger vol ;

— Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes. La pluie ! — Oh ! voyez donc comme les larges gouttes Glissent de feuille en feuille et passent à travers La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts !

Des marches du perron en longues cascatelles, Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles Borde les frontons gris ! — Dans les chemins sablés, Les ruisseaux en torrents subitement gonflés

Avec leurs flots boueux mêlés de coquillages Entraînent sans pitié les fleurs et les feuillages ; Tout est perdu : — Jasmins aux pétales nacrés, Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dorés,

Volubilis chargés de cloches et de vrilles, Roses de tous pays et de toutes familles, Douces filles de Juin, frais et riant trésor ! La mouche que l'orage arrête en son essor,

Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient Dans cet autre océan dont les vagues tournoient. — Que faire de soi-même et du temps, quand il pleut Comme pour un nouveau déluge, et qu'on ne peut

Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure ? Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure Hâte son pas boiteux, et dans l'éternité Plonge sans peser trop sur leur oisiveté ;

Les autres gravement font de la politique, Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique ; Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux, De femmes à la mode et d'opéras nouveaux ;

Ceux-là du coin de l'œil se mirent dans la glace, Débitent des fadeurs, des bons mots à la glace, Ou, du binocle armés, regardent un tableau : — Moi, j'écoute le son de l'eau tombant dans l'eau.

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