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1872

LA PERLE DU RIALTO

Théophile GAUTIER

On n'entre pas ! Si fait, l'on entre, nigaud ; place Pour Laura, pour Fanny, rats de première classe, Marquises de Bréda, Duchesses du Helder,

Et pour leur sigisbé, sir Archibald Sinclair. As-tu peur que tout vif Mardi-gras ne t'emporte, Que tu couches ton groom au travers de ta porte ? Georges, veux-tu venir au bal de l'Opéra ?

Jusques au déjeuner le souper durera. Elle a, je t'en préviens, quand le matin arrive, Le rhum sentimental et la truffe expansive. Je préfère rester.

Fi, le jeune Caton ! Je me sens mal en train. Mets un nez de carton, Il n'est rien de meilleur pour la mélancolie.

Viens, nous rirons. Je suis notoirement jolie, Et tu ne risques pas de voir au démasqué Un front, d'un millésime impossible marqué.

Je le sais. Quand on lance au plafond une assiette L'assiette du plafond redescend castagnette ; J'y jetterai la mienne et je te servirai

Au dessert, sur la nappe, un Jaleo… cambré ! Merci du Jaleo. Quelle vertu tigresse ! Mais tu fais le huitième aux sept sages de Grèce !

Poussière, souviens-toi qu'on est en carnaval, Et que du bal sorti, l'homme retourne au bal ! Folle ! Rentrer la nuit, se coucher quand on danse,

Ah ! quelle barbarie et quelle décadence ! Georges, tu baisses. Non, je remonte. Je crains

Mon lion, qu'on ne t'ait coupé griffes et crins, Et que, piteusement, tu n'aimes en cachette Une pensionnaire ou bien une grisette ! Où donc est-il passé ce charmant compagnon

Qui jamais au plaisir n'avait répondu : non, Et les soirs de début dirigeant la cabale Se prélassait si fier dans la loge infernale ; Cet élégant pilier du café Tortoni,

Ce gentlemen rider de la Croix de Berny, Qu'Edward et Robinson, que tant d'audace effraie, N'ont jamais distancé dans la course de haie ; Ce moderne Don Juan que nul n'égalera,

Méduse des maris, amour de l'Opéra, Qui jetait pour mouchoir des cornets de dragées Aux vertus du ballet en espalier rangées !… Regarde ton habit à la mode d'hier,

Toi le Brummel français dont Chevreul était fier, Et ce gilet gothique, image de ton âme, Qui te signe bourgeois et prêt à prendre femme ! Ta cravate mal mise a des plis pleins d'aveux,

Et l'on t'accuse au club, de bagues en cheveux. C'en est fait ! Lovelace est séduit par Clarisse ! Adieu la folle vie et le libre caprice, Adieu sport, lansquenet, cigares, fins soupers,

Chiens, chevaux, vie à deux dans les petits coupés, Avant-scènes, gants blancs, bouquets, duels, intrigues ! Tu vas manger le veau qu'on garde aux fils prodigues ; Entre nous tout lien désormais est brisé,

Prends du ventre, sois chauve et… minotaurisé ! Quel speech pour une mime et quelle langue ingambe ! Tu tournes une phrase, ainsi qu'un rond de jambe ! Viens, laissons mariner sa vertu dans l'ennui ;

Suivez-nous, Archibald. Non, je reste avec lui, Je vous retrouverai plus tard sous la pendule. Mais ne vas pas tromper mon appétit crédule.

Sois sans crainte et commande au café de Paris Un homard en salade avec quatre perdrix. Sans contradiction, j'ai sur ces lèvres folles Laissé jaillir ce flot d'indiscrètes paroles :

Souvent, sans le savoir, dans leur loquacité, Les enfants et les fous disent la vérité. Te croirais-je, comme elle, un Werther de boutique Jaloux d'une Charlotte allumant la pratique ?

Que veux-tu dire ? Rien ; sinon que Gavarni Dans sa collection eût pu mettre Fanny ; Les traits lancés en l'air parfois touchent la cible,

Et la femme à tout âge est un enfant terrible, Au milieu du salon coiffant l'époux fâché Du chapeau de l'Arthur dans l'armoire caché. Tu me crois donc aussi jouant près d'une sotte

A Saint-Preux et Julie, à Werther et Lolotte ! Non pas. — Mais tu n'es plus le Georges d'autrefois. Ne se pas ressembler est le premier des droits. L'on quitte son humeur comme l'habit qu'on porte ;

Georges m'ennuyait fort, je l'ai mis à la porte. Ce cher Georges, si bon, si gai, si prêt à tout ! S'il ne te plaisait pas, il était de mon goût ; J'aimais ses qualités, j'aimais jusqu'à ses vices,

Belles fleurs de jeunesse, étincelants caprices ! Tu le regretteras cet aimable vaurien, Qui jouait si gros jeu, qui se battait si bien, Et laissait emporter aux brises de Bohème

Sa vie et ses amours, cet amusant poëme ! De ce fat tapageur je me suis délivré. Ce Georges-là sera certainement pleuré Dans le monde viveur par plus d'un et plus d'une.

La perte n'est pas grande. Est-elle blonde ou brune Ta belle puritaine ? Il paraît que tu tiens

A cette idée absurde. Oui. — Dans les temps anciens, Vivait une Circé qui transformait les hommes ; Son art existe encore à l'époque où nous sommes.

Me ranges-tu parmi les animaux grognons Qui d'Ulysse jadis furent les compagnons ? Circé changeait les corps, mais pour changer une âme A défaut de sorcière il suffit d'une femme !

J'ai vingt-sept ans bientôt, âge partriarcal ; Les airs évaporés maintenant m'iraient mal. Tu vois sous le dandy l'homme d'État qui perce, Et je vais demander l'ambassade de Perse.

Comme dans le Barbier qui trompe-t-on ici ? L'ambassade de Perse est ton moindre souci ; Allons, Georges, sois franc, et pas de fausse honte, Une douleur s'allège alors qu'on la raconte ;

Ma curiosité n'est que de l'intérêt ; Je veux savoir ta peine et non pas ton secret, Comme le médecin qui presse son malade. Mais c'est toute une histoire.

Use de ton Pylade En Oreste, et sois long ; je connais mes devoirs. On s'inquiète fort de la traite des noirs, Mais l'on s'occupe peu de la traite des blanches,

Et ce commerce en France a ses allures franches. Comme à Constantinople, il existe à Paris Des bazars à fournir un sérail de houris. Oui ; l'on peut acheter une esclave sans faire

Son emplette aux marchés de Stamboul ou du Caire. C'est ce que s'était dit Lord Maddock. Hé qui ? Lui ? Ce débauché que ronge un monstrueux ennui,

Ce faune au pied fourchu, duc et pair d'Angleterre ? Quel lien entre vous, et «quel est ce mystère» ? Dans Goya, le graveur aux caprices hardis, On voit se détacher sur un fond de taudis

Près d'une atroce vieille à l'œil d'oiseau de proie, Une fraîche beauté, tirant son bas de soie, Avec ces mots écrits : «Toilette de sabbat.» Pour plus d'un pauvre enfant dont la pudeur combat,

Par une mère au mois, sorcière en tartan rouge, Cette toilette-là se fait au fond d'un bouge. A l'Opéra, chaque ange est flanqué d'un démon Qui lui souffle à l'oreille un ignoble sermon,

Et les gnômes hideux, grâce aux diables femelles, Trouvent, s'ils ont de l'or, les sylphides sans ailes ! Je comprends. Lord Maddock au diable marchandait

Un ange, — un petit rat que sa mère vendait ! — Une enfant de treize ans, ton âge, ô Juliette, Quand la première fois au milieu d'une fête, Roméo t'apparut chez Capulet ! — Comment

Était sorti d'un monstre un être si charmant, Ce bleu myosotis de cette mandragore, De ce fumier vivant cette perle, on l'ignore ; La nature parfois, de la difformité,

Comme par repentir, fait naître la beauté. Ce qu'on pouvait penser de mieux, c'est que la vieille Avait dans son berceau volé cette merveille. En voyant tant d'attraits menacés par ce Lord,

Par ce libertin sombre, heureux de souiller l'or, Et de mettre une tache à toute belle chose, Limace qui se traîne en bavant sur la rose, Une pitié me prit pour ton œuvre, ô mon Dieu !

Je venais de gagner beaucoup d'argent au jeu, Et je voulus sauver, car l'enfance est sacrée, Sa candeur d'un amour qui rappelle Caprée. J'enchéris sur Maddock de trente mille francs ;

La vieille émerveillée ouvrit ses yeux tout grands, Et je pus arriver, grâce à ce chiffre énorme, Au rocher d'Angélique avant l'Orque difforme. Tu fis bien, et cet or est mieux placé cent fois

Qu'à des souscriptions pour les petits Chinois. Racheter une blanche est œuvre méritoire, Quoique moins à la mode !… Et la fin de l'histoire ? Angélique est sauvée et Roger amoureux.

Un amour de vieillard ! diable, c'est dangereux, Car à trente ans, selon le calcul ordinaire, Quand on a vécu triple, on est nonagénaire. Mon amour, quoique Dieu me l'ait envoyé tard,

N'est pas, je t'en réponds, d'allure de vieillard. Jamais feux plus ardents n'ont brûlé ma jeunesse, J'ai l'étourdissement d'une première ivresse, Je vivrais d'un sourire et je mourrais d'un mot ;

J'aime comme un enfant, comme un fou, comme un sot ! Ces sentiments sont-ils connus de la petite ? Dans un fauteuil auprès du lit de Marguerite Gœthe nous montre Faust assis et contemplant

En silence la chambre et le petit lit blanc. Comme Faust arrêté sur un seuil sans défense, J'ai dans son sommeil pur su respecter l'enfance, Attendant le réveil de ce cœur endormi

Pour ôter à l'amant le masque de l'ami. Jusqu'à présent Alice en moi n'a vu qu'un frère. Tant pis ! ce précédent à l'amour est contraire. J'ai bien peur que tu sois pour ta discrétion

Prématurément pris en vénération, Et que la belle enfant qui t'eût aimé peut-être, Dans ton fauteuil de Faust voie un fauteuil d'ancêtre. J'espère bien que non.

Je le désire aussi. Mais je n'approuve pas ce système transi. Au Théâtre-Français, voyant jouer Molière, Il me vint une idée absurde et singulière,

Quoique l'expérience ait eu peu de succès ; Je voulus me créer comme Arnolphe une Agnès, Et faire un nouvel acte à l'École des femmes. Las d'actrices, plus las encor de grandes dames,

Il me plut, en dehors du monde et de sa loi, D'aimer un être unique et fait pour moi — par moi. Pour un ancien roué, la fantaisie est rare ! Don Juan continuer Arnolphe !

Moins bizarre Qu'on ne pense ; Don Juan, à travers tout, poursuit Et demande au hazard l'idéal qui le fuit. Arnolphe, à la maison, auprès de lui l'élève

Les moyens sont divers, mais c'est le même rêve : Un type souhaité hors de qui rien n'est bon. Comme j'avais l'Agnès, j'imitai le barbon. Est-elle au moins capable, en sa candeur extrême,

De mettre au corbillon cette tarte à la crème Qui semblait détestable à monsieur le Marquis, Et qu'Arnolphe charmé trouvait d'un goût exquis ? Je ne suis pas encor tout-à-fait un Géronte

Et dégrader un être ainsi m'aurait fait honte ; Son éducation a reçu tous mes soins ; Si je l'ai fait pour moi, comme Arnolphe, du moins Je n'ai pas écrasé, précaution infâme,

Sur le front de Psyché le papillon de l'âme ! J'ai voulu que son cœur fût grand, afin qu'un jour Avec plus de pensée il y tînt plus d'amour, Et j'ai remis les clefs de toutes les serrures

A ses petites mains qui n'en sont pas moins pures. Elle lit dans Shakspear, Raphaël et Mozart, Je lui fais cultiver le luxe comme un art, Comme une fleur de plus dont sa grâce est parée,

Et dans cette humble enfant, de la fange tirée, Dont Lord Maddock offrait un misérable prix, Pétrarque verrait Laure et Dante Béatrix. Célimène naïve, Agnès spirituelle,

Elle est intelligente, elle est chaste, elle est belle ! A ce monstre charmant fait de perfections Je voudrais un défaut comme une ombre aux rayons ; Quand elle est accomplie une femme m'alarme,

Ce n'est pas naturel ! O moment plein de charme Et d'angoisse, où le cœur palpite à se briser, Quand la création va se réaliser !

Enfin Pygmalion a fait sa Galathée, Et Pandore muette est devant Prométhée. L'un a prié Vénus, l'autre a volé le feu, Et tous deux sont tremblants, le mortel et le Dieu !

Comme eux j'ai modelé le rêve de mon âme, Et fait une statue où sommeille une femme ; La verrai-je vivante et rouge d'embarras Quitter son piédestal pour tomber dans mes bras ?

Quand d'une femme il a les traits, le marbre même Est fantasque, et surtout le marbre que l'on aime. Mais ce bel idéal que l'on ne connaît pas Où donc l'as-tu caché ? Bien loin ?

Non, à deux pas. Et la maison voisine abrite sa retraite. De son logis au mien une porte secrète Communique, que j'ai par un ouvrier sûr,

Comme feu Richelieu, fait pratiquer au mur. Dans ce nid, arrangé pour que l'amour s'y plaise, Elle vit seule avec sa gouvernante anglaise ; On croit que ses parents dont seule elle hérita,

Elle étant à Paris, sont morts à Calcutta, N'ayant pas dans ce long et périlleux voyage Osé de leur amour risquer l'unique gage ; Puis un tuteur l'a fait sortir de pension

Pour achever ici son éducation. Seule, elle se connaît et sait sa vraie histoire, Qu'elle-même parfois a de la peine à croire. Je ne vais pas chez elle, et, le soir, ce salon

Nous réunit une heure après un jour bien long, Et si, l'heure écoulée, à rentrer elle hésite, Et, debout sur le seuil, prolonge sa visite, Ou retourne la tête avec un regard doux,

Je sens mon cœur pâmer et trembler mes genoux ! Pour ton meilleur ami, trois ans de défiance, Ah ! c'est mal ! J'attendais que mon expérience

Fut menée à bon port, — amour-propre d'auteur. — Et puis j'étais honteux de faire le tuteur, Et je craignais d'avoir aux yeux mauvaise grâce De copier Arnolphe ayant l'âge d'Horace.

Mais je t'aurais tout dit bientôt, et mon aveu, Tes instances n'ont fait que l'avancer un peu. Alice ce soir même a seize ans ; son œil brille, Son front rêve ; hier enfant, aujourd'hui jeune fille,

La discrète amitié, chaste sœur de l'amour, Se retire, et l'amant enfin aura son tour. A l'instant, pour sortir du doute qui me tue Je vais porter la flamme au flanc de ma statue !

Adieu ; Laura, Fanny, m'attendent au foyer ; Laura doit avoir faim et Fanny s'ennuyer, Sur la table déjà le homard se prélasse Et le vin trop frappé se morfond dans la glace ;

Je m'en vais. — Bonne chance ! au sortir du festin Je reviendrai tantôt pour savoir ton destin.

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