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1838

LA BONNE JOURNÉE

Théophile GAUTIER

Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre, Sans jeter une fois l'œil à travers la vitre. Par Apollo ! cent vers ; je devrais être las, On le serait à moins ; mais je ne le suis pas ;

Je ne sais quelle joie intime et souveraine Me fait le regard vif et la face sereine, Comme après la rosée une petite fleur ; Mon front se lève en haut avec moins de pâleur ;

Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne, Et mon souffle pressé plus fortement résonne. J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier. Rien ne m'a pu distraire ; en vain mon lévrier,

Entre mes deux genoux posant sa longue tête, Semblait me dire :--En chasse ! en vain d'un air de fête Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau, Un filet de soleil jusque sur mon bureau ;

Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille M'étalait son gros ventre et souriait vermeille ; En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu, Se penchait en riant de son rire ingénu ;

Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure Répandait les parfums de son haleine pure. Sourd comme saint Antoine à la tentation, J'ai poursuivi mon œuvre avec religion ;

L'œuvre de mon amour qui mort me fera vivre, Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre.

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