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1833

ÉLÉGIE II

Théophile GAUTIER

Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître… Oh, si j'avais pensé que dans mon cœur dût naître Ce feu qui le dévore et qui ne s'éteint pas, Loin d'elle encor à temps j'aurais porté mes pas…

Mais non, il le fallait ; c'était ma destinée ! Contre elle vainement, dans mon âme indignée Je crie et me révolte ; il le fallait. Le soir, A l'ombre des tilleuls elle venait s'asseoir,

Je la voyais. Son front candide où ses pensées D'une rougeur pudique arrivent nuancées, Sous l'arc d'un sourcil brun son œil étincelant, Par un éclair rapide en silence parlant,

Et ses propos naïfs, et sa grâce enfantine, Et parfois dans nos jeux sa colère mutine, Tout en elle d'amour et d'espoir m'enivrait. A des songes dorés mon âme se livrait,

Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle ! De ses affections ombre et miroir fidèle, Je riais, je pleurais, à son rire, à ses pleurs, Lorsqu'elle me contait sa joie ou ses douleurs.

Sa vie était la mienne ; une espérance folle Me flattait de toucher un jour ce cœur frivole ; Mais elle, à tant d'amour qu'elle n'a pas compris, N'a jamais répondu que par le froid mépris,

La vague indifférence, et la haine peut-être !… Je voudrais l'oublier ou ne pas la connaître.

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