Skip to content
1872

ÉBAUCHE DE PIERROT POSTHUME

Théophile GAUTIER

Un mot, de grâce, Colombine ! Que me veut le sieur Arlequin ? Vous offrir un cadeau qui n'a rien de mesquin. Un cadeau ? Je m'arrête. — Est-ce une perle fine,

Un diamant, ou bien encor La chaîne de Venise en or Dont j'eus tant d'envie à la foire ? Votre galanterie, en l'achetant pour moi,

A fait un acte méritoire Et dont je garderai mémoire, Allons vite, donnez… Eh quoi !

La chaîne de Venise ! Ah ! fi donc ! Alors, qu'est-ce ? Oh ! mille fois mieux que cela ! Un présent de bon goût ; il est enfermé là.

Là ! dans cette petite caisse ? Oui ; regardez ! Grands dieux ! que vois-je ? une souris ! A votre intention cette nuit je l'ai prise.

Ce n'est point une souris grise, Une souris de peu de prix ; Elle est blanche comme l'hermine, Vive, spirituelle et fine,

Et je lui trouve, moi, beaucoup de votre mine. Les régals qui par vous sont aux dames offerts Ont du moins l'agrément de n'être pas très-chers, Et ce n'est pas ainsi qu'un galant se ruine

Vous volez vos cadeaux aux chats Et pour écrins donnez des souricières ; Je vous en avertis, ce sont là des manières A ne réussir point près des cœurs délicats !

Cette souris dans cette boîte, C'est mon âme, en prison étroite Mise par vos divins appas ! Comme elle, prenez-la, Colombine fantasque,

Car je pâlis d'amour sous le noir de mon masque Et votre œil seul ne le voit pas. Acceptez cet hommage, ô beauté sans seconde ! De l'Arlequin le plus épris du monde

C'en est fait, Cupidon m'a saisi dans ses lacs ! Les moulins que Montmartre offre aux yeux sur sa butte, Ne tournent plus qu'au vent de mes soupirs ; Et sous votre balcon chaque jour j'exécute,

Pour sérénade, une culbute, Timide expression de mes brûlants désirs ! Ah ! monsieur Arlequin, prolonger ce langage A ma pudicité serait faire un outrage !

Qui vous rend si hardi de me faire la cour ? Je suis honnête et mariée. A peine ; Auprès de vous Pierrot ne resta qu'un seul jour,

Il lui fallut quitter aussitôt ce séjour, Car l'habitation des rives de la Seine Décidément lui devenait malsaine, En proie aux curiosités

De certains juges entêtés A s'occuper de ses affaires, Il partit pour l'Espagne et fut pris des corsaires ! Hélas ! pris et pendu ! car le pauvre garçon

N'avait pas dans l'escarcelle De quoi payer sa rançon ; Alors ils ont occis des époux le modèle ! Mais c'est assez ; plus un mot,

Car la femme de Pierrot Ne doit pas être soupçonnée !

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
ÉBAUCHE DE PIERROT POSTHUME · Théophile GAUTIER · Poetry Cove