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1872

CHEZ LES ÉTOILES

Théophile GAUTIER

Le matin s'est levé qui borne mon empire ; Mes sœurs, c'est aujourd'hui que mon pouvoir expire, Ma couronne s'éteint et mon front s'est voilé.... Élisez une reine au royaume étoilé !

O toi qui vas quitter le trône de lumière Où ton pied pose encor sur la marche première, Avant de redescendre avec tes seuls rayons Aux cieux inférieurs où nous nous asseyons,

Dis-nous, dis-nous le sort d'une amie éclipsée Que nous avons pleurée en larmes de rosée, Et dont nulle de nous lorsque la terre dort N'a vu, depuis seize ans, s'entr'ouvrir les yeux d'or.

Vous allez la revoir cette sœur regrettée ; Du fond de l'infini par la route lactée Elle arrive, et son front que l'exil a fait pur Va d'un éclat plus vif scintiller dans l'azur ;

Son repentir me touche et ma rigueur se lasse ; Pauvre étoile punie, enfin reprends ta place ! Le pardon doit toujours suivre le châtiment. Mêle à tes noirs cheveux les fleurs du diamant,

Comme autrefois là-haut je te permets de luire, Vénus, et je te donne une sphère à conduire. Maintenant regagnez vos constellations ; Vous toutes, et pensez à nos élections.

Vous ne venez donc pas voter avec les autres, Pourquoi cela ? Ma sœur, mes raisons sont les vôtres. Qui vous retient ici ?

Disons la vérité, Ève elle-même avait la curiosité : Je voudrais bien savoir quelle faute si grave, De déesse, vous fit tomber au rang d'esclave,

Et, cachée à nos yeux, hors de nos tourbillons, Seize ans dans un nuage étouffer vos rayons ? Oh ! nous avons souvent, pauvre sœur condamnée, Pendant ce long exil plaint votre destinée.

Ma peine bien que rude était juste pourtant ; Mon crime !… Mais pourquoi dans ce cœur palpitant Ma fleur d'or disparut des parterres d'azur, Et ma faute inconnue eut un supplice obscur.

La Reine avait le droit de punir ma faiblesse ; Mais dans ce cœur souffrant, que le souvenir blesse, Fut-il bien généreux, ma sœur, de regarder Pour y lire un secret triste et doux à garder ?

Le peuple sidéral doit dans son assemblée Désigner une reine à la cour étoilée ; Vos malheurs ont sur vous fixé l'attention ; L'enthousiasme naît de la compassion.

La grande et petite Ourse, Andromède, Céphée, Vous soutiennent ; de vous Bérénice est coiffée, Et la Mouche bourdonne en vous cherchant des voix Sur lesquelles j'aurais peut-être quelques droits.

Pour trôner au palais dont le ciel fait les voûtes, Il vous en faut cinq cents et vous les aurez toutes. Au rêve caressé du pouvoir souverain On ne renonce pas, je le sais, sans chagrin.

Vous l'avez deviné, je suis ambitieuse. Pourtant vous vous disiez seulement curieuse ; Calmez-vous, votre nom du mien sera vainqueur ; D'autres soucis plus chers occupent seuls mon cœur.

Vous voudriez monter, moi, je voudrais descendre ! De cette façon-là nous pourrons nous entendre ; Quoi ! vous refuseriez le nimbe à pointes d'or, Les clefs de diamant de l'éternel trésor ?

Je ne les recevrais que pour vous les remettre ; Je vous laisse le ciel, mais il faut me promettre...... Vos désirs, quels qu'ils soient, par moi seront remplis Si le manteau royal me drape de ses plis,

Je le jure ! Écoutez : la Reine des étoiles Reçoit de Dieu le don de percer tous les voiles ; Elle sait le présent, elle voit l'avenir,

Et, de l'éternité forcé de revenir, Le passé somnolent à sa voix ressuscite. Je vous cède mes droits ; après la réussite, Reine, faites-moi voir la terre en tout son jour.

Quoi ? la terre ? Ce triste et maussade séjour, Ce globule manqué, que pauvrement escorte Une lune blafarde et depuis longtemps morte ! Oui, ce grain de poussière égaré dans les cieux,

Plus que mille soleils resplendit à mes yeux, Car l'amour l'illumine et nul astre ne brille Autant que la planète où rayonne ma fille ! Quel astre sans pudeur, quel soleil libertin,

Engendra ce produit, d'un rayon clandestin ? Hercule, Antinoüs, vos deux voisins célestes, Ont eu de tous les temps des manières fort lestes : Je les soupçonnerais volontiers.

Oh ! Non pas, Pour trouver mon amour, il faut chercher plus bas ! L'homme, dans ses bonheurs comme dans ses désastres, Est conduit par des fils qui l'attachent aux astres ;

Il épèle son sort dans ce grand livre bleu Où nous traçons des mots en syllabes de feu ; Vous savez cela. Moi, j'étais l'heureuse étoile

D'un jeune homme charmant, et, jamais sur la toile Ou dans le marbre, Appelle ou Phidias n'ont fait Un rêve de beauté plus pur et plus parfait. Le jour à peine éteint, je partais. Ma lumière

Sur la terre endormie arrivait la première. J'avais des précédents ; Phœbé jadis a mis Des baisers argentés sur des yeux endormis ! Cet exemple divin me rendit moins peureuse,

Et de mon protégé je devins amoureuse Comme autrefois Phœbé le fut d'Endymion. Sur son front, mon baiser tremblant dans un rayon, Tombait au fond des bois par les trous des guipures

Que les feuillages font avec leurs découpures ; Dans sa mansarde aussi, nid de fleurs sur les toits, A travers les parfums je me glissais parfois. Ces soirs-là, la moitié de la route était faite,

Car je venais du ciel et c'était un poëte ! Le coude à la fenêtre, il rêvait, il pensait ; Je lisais dans son cœur le vers qu'il commençait ! Charmée, à chaque idée ou touchante ou sublime,

D'un reflet caressant j'illuminais la rime. Dans ses chants il parlait d'un idéal amour, D'une vision d'or, qu'obscurcissait le jour, Et que, toutes les nuits, il sentait sur son âme

Passer comme un esprit de lumière et de flamme ! Il m'avait devinée, ô bonheur sans pareil ! Et moi, sans voir le jour luire au vitrail vermeil, Sans entendre là-haut gazouiller l'alouette,

Je restai sur la terre aux bras de mon poëte. Puisque j'avais l'amour que m'importait le ciel ! Se défiant de moi, la Reine fit l'appel ; Un météore avait, rasant de près la terre,

De ma faute surpris et trahi le mystère. La Reine me punit, oh ! bien cruellement. Consumé de regrets et d'ennuis, mon amant Se meurt persuadé de n'avoir fait qu'un rêve,

Et lorsque, je reviens, avant qu'il ne s'achève, Pour reprendre mon rang dans le céleste chœur, Il tombe, hélas, frappé d'une étincelle au cœur !

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