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1838

CHANT DU GRILLON II

Théophile GAUTIER

Regardez les branches, Comme elles sont blanches ; Il neige des fleurs ! Riant dans la pluie,

Le soleil essuie Les saules en pleurs, Et le ciel reflète Dans la violette,

Ses pures couleurs. La nature en joie Se pare et déploie Son manteau vermeil.

Le paon qui se joue, Fait tourner en roue, Sa queue au soleil. Tout court, tout s'agite,

Pas un lièvre au gîte ; L'ours sort du sommeil. La mouche ouvre l'aile, Et la demoiselle

Aux prunelles d'or, Au corset de guêpe, Dépliant son crêpe, A repris l'essor.

L'eau gaîment babille, Le goujon frétille, Un printemps encor ! Tout se cherche et s'aime ;

Le crapaud lui-même, Les aspics méchants ; Toute créature, Selon sa nature :

La feuille a des chants ; Les herbes résonnent, Les buissons bourdonnent ; C'est concert aux champs.

Moi seul je suis triste ; Qui sait si j'existe, Dans mon palais noir ? Sous la cheminée,

Ma vie enchaînée, Coule sans espoir. Je ne puis, malade, Chanter ma ballade

Aux hôtes du soir. Si la brise tiède Au vent froid succède ; Si le ciel est clair,

Moi, ma cheminée N'est illuminée Que d'un pâle éclair ; Le cercle folâtre

Abandonne l'âtre : Pour moi c'est l'hiver. Sur la cendre grise, La pincette brise

Un charbon sans feu. Adieu les paillettes, Les blondes aigrettes ; Pour six mois adieu

La maîtresse bûche, Où sous la peluche, Sifflait le gaz bleu. Dans ma niche creuse,

Ma natte boiteuse Me tient en prison. Quand l'insecte rôde, Comme une émeraude,

Sous le vert gazon, Moi seul je m'ennuie ; Un mur, noir de suie, Est mon horizon.

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