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1833

BALLADE

Théophile GAUTIER

Quand à peine un nuage, Flocon de laine, nage Dans les champs du ciel bleu, Et que la moisson mûre,

Sans vagues ni murmure, Dort sous le ciel en feu ; Quand les couleuvres souples Se promènent par couples

Dans les fossés taris ; Quand les grenouilles vertes, Par les roseaux couvertes, Troublent l'air de leurs cris ;

Aux fentes des murailles Quand luisent les écailles Et les yeux du lézard, Et que les taupes fouillent

Les prés, où s'agenouillent Les grands bœufs à l'écart ; Qu'il fait bon ne rien faire, Libre de toute affaire,

Libre de tous soucis, Et sur la mousse tendre Nonchalamment s'étendre, Ou demeurer assis ;

Et suivre l'araignée, De lumière baignée, Allant au bout d'un fil A la branche d'un chêne

Nouer la double chaîne De son réseau subtil ; Ou le duvet qui flotte, Et qu'un souffle ballotte

Comme un grand ouragan ; Et la fourmi qui passe Dans l'herbe, et se ramasse Des vivres pour un an ;

Le papillon frivole, Qui de fleurs en fleurs vole, Tel qu'un page galant ; Le puceron qui grimpe

A l'odorant olympe D'un brin d'herbe tremblant ; Et puis s'écouter vivre, Et feuilleter un livre,

Et rêver au passé, En évoquant les ombres Ou riantes ou sombres D'un long rêve effacé ;

Et battre la campagne, Et bâtir en Espagne De magiques châteaux, Créer un nouveau monde

Et jeter à la ronde Pittoresques coteaux, Vastes amphithéâtres De montagnes bleuâtres,

Mers aux lames d'azur, Villes monumentales, Splendeurs orientales, Ciel éclatant et pur,

Jaillissantes cascades, Lumineuses arcades, Du palais d'Obéron, Gigantesques portiques,

Colonnades antiques, Manoir de vieux baron Avec sa châtelaine, Qui regarde la plaine

Du sommet des donjons, Avec son nain difforme, Son pont-levis énorme, Ses fossés pleins de joncs,

Et sa chapelle grise, Dont l'hirondelle frise Au printemps les vitraux, Ses mille cheminées

De corbeaux couronnées, Et ses larges créneaux ; Et sur les hallebardes Et les dagues des gardes

Un éclair de soleil, Et dans la forêt sombre Lévriers en grand nombre, Et joyeux appareil ;

Chevaliers, damoiselles, Beaux habits, riches selles Et fringants palefrois ; Varlets qui sur la hanche

Ont un poignard au manche Taillé comme une croix ! Voici le cerf rapide, Et la meute intrépide !

Hallali, hallali ! Les cors bruyants résonnent, Les pieds des chevaux tonnent, Et le cerf affaibli

Sort de l'étang qu'il trouble ; L'ardeur des chiens redouble, Il chancelle, il s'abat. Pauvre cerf, son corps saigne,

La sueur à flots baigne Son flanc meurtri qui bat : Son œil plein de sang roule Une larme, qui coule

Sans toucher ses vainqueurs ; Ses membres froids s'allongent, Et dans son col se plongent Les couteaux des piqueurs ;

Et lorsque de ce rêve Qui jamais ne s'achève Mon esprit est lassé, J'écoute de la source

Arrêtée en sa course Gémir le flot glacé, Gazouiller la fauvette Et chanter l'alouette

Au milieu d'un ciel pur ; Puis je m'endors tranquille Sous l'ondoyant asile De quelque ombrage obscur.

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