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1851

LETTRE DE PAUL FIRMIN

Alfred ESSARTS

« Je vais partir, je vais chercher une retraite Où n'arrive jamais la rumeur inquiète, Où ne fermente point la passion sans frein De ce siècle méchant, de ce siècle d'airain.

Je vais fuir les regards… Que ne m'est-il possible D'échapper à mon cœur, de le rendre insensible, De le pétrifier dans l'éternel oubli, Ce sépulcre où vivant l'on est enseveli !

Mais j'emporte avec moi le ver qui me torture, Et reste pour moi-même une triste pâture. Il faut souffrir, il faut se souvenir toujours, Se retourner et voir dans le lointain les jours,

Voir ces fêtes d'hier, ces splendides demeures Où le plaisir actif précipitait les heures : Car en les maudissant on les regrette encor, Et de l'excès du mal on se fait un trésor.

Amélie, ô madame, ô vous sœur en souffrance, Nous ne franchirons plus le seuil de l'espérance ; Et la vie, achevée au milieu d'un sanglot, Pour nos sombres destins a dit son dernier mot.

Je me souviens du temps où, belle et radieuse, Vous traversiez le flot de la foule envieuse ; Où vos pas, vos regards, votre voix, tout était, Pour qui vous contemplait, pour qui vous écoutait,

Un sujet d'admirer cette brillante étoile Pour laquelle jamais le ciel n'aurait de voile. Et moi je me disais : « Je serai dans son ciel « Comme un astre jumeau, protecteur, fraternel ! »

Il est loin cet éclat, il est fini ce rêve ; Sous un nuage épais notre course s'achève… Du moins si votre cœur soudain s'est égaré, Dieu vous pardonnera : car vous avez pleuré ;

Car vous avez tendu, comme la Madeleine, Vos bras vers sa bonté de pitié toujours pleine. Dieu, qui compte les pleurs et pèse le remord, Vous a purifiée en face de la mort.

Est-il bien vrai ? Jamais, jamais dans cette vie Je ne la reverrai, mon étoile ravie ? Jamais je ne pourrai m'écrier : « La voilà, Telle qu'en sa bonté Dieu me la révéla ! »

Oh ! pourquoi le tombeau d'Arthur ou bien du comte Ne recouvre-t-il pas ma dépouille et ma honte ! Oui, ma honte… Et pourtant, vous pouvez le savoir, J'ai toujours immolé mon bonheur au devoir.

Mais faut-il, au moment où luit votre auréole, De ma souffrance à moi vous dire une parole, Vous dire que je pleure, hélas ! en regrettant Celle que je dois fuir, celle que j'aimais tant ?

Deux morts sont entre nous, — entre nous un abîme… Désirer, espérer, ce serait presque un crime ; Et je ne le veux pas… et je fuis pour jamais… Je ne murmure plus ! — Non, non, je me soumets.

O ma sœur ! ô ma sœur ! vous avez votre tâche Et vous avez promis de veiller sans relâche, D'être des malheureux et la mère et l'appui… C'est un rayon divin qui dans votre âme a lui ;

C'est l'inspiration d'une bonne pensée, Goutte d'un parfum pur dans votre âme versée. Vous allez donc vouer à ce rude labeur Qui vous prend la beauté mais qui vous rend l'honneur,

Vous allez donc vouer tant de jeunes années, Fleurs brillantes hier et maintenant fanées. Celui qui vous aimait et qui mourut par vous, Dans les cieux vous rendra l'estime de l'époux.

Chaque effort, chaque épreuve et chaque sacrifice Diminuera pour vous le poids de la justice. Oh ! suivez ce chemin de sang et de sueur ; A votre Gol gotha montez avec ardeur :

Je ne veux plus avoir désormais dans ma vie Une félicité qui vous serait ravie ; Mais supportons les jours qui nous restent comptés ; Sans murmure acceptons ces deux éternités ;

Purifions nos cœurs dans l'ardente prière… Le ciel nous ouvrira sa porte hospitalière, Lorsque brisant nos fers et relevant nos fronts, Où l'on ne souffre plus nous nous retrouverons.

— C'est maintenant le rêve où mon âme se plonge, O ma sœur ! tout le reste est néant et mensonge. Vivons pour mériter la palme des élus. Adieu… vous qu'ici-bas je ne reverrai plus ! »

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