Avoir pour un combat engagé sa parole ; Un combat dont la cause est souvent bien frivole ; Se dire que l'on est jeune, heureux, fort et beau, Et que demain peut-être en un sombre tombeau
L'on descendra, passant d'une vie enchantée A la cité de deuil par la mort habitée ! La vengeance, déjà savourant son plaisir, Ouvre ses mains d'acier afin de vous saisir.
Demain… que de pensers se croisent dans la tête ! Pour l'un des combattants l'éternité s'apprête C'est peu qu'il tombe mort sous le fer ou le feu, Là-haut il subira le jugement de Dieu.
Qui pourrait sans frémir accepter cette épreuve Et voir loin de son corps errer son âme veuve Et dire : « J'étais jeune, heureux, brillant et beau, « Tout cela pour descendre, avant l'âge, au tombeau ! »
Fatale loi d'honneur ! préjugé de ce monde Où, quand la vérité s'enfuit, l'erreur abonde, Feras-tu donc toujours sur les autels humains Couler des flots de sang répandu par nos mains !
Il le faut cependant lorsqu'avec artifice Au sein de nos foyers l'impureté se glisse, Lorsqu'un nom est taché, lorsque l'excès du mal Ne peut se réparer devant un tribunal.
Alors on cherche en soi la force et le refuge ; D'offensé qu'on était on se transforme en juge ; A défaut de la loi qui, publique, pourrait N'être point pour l'honneur un remède discret,
On ne doit plus entendre, au sortir de l'outrage, Que cette conscience, arbitre du courage ; Et malheur à celui qui s'arrête au débat, Quand un devoir sacré lui montre le combat !
Midi sonnait. — Au Bois deux voitures entrèrent Et non loin de Longchamps à l'écart s'arrêtèrent. Nul promeneur encor ne troublait le repos Du lieu que le duel a choisi pour champ-clos.
D'ailleurs, un voile gris, favorable au mystère, Étendait son linceul du ciel jusqu'à la terre. Il avait plu la veille et, malgré la saison, Une froide rosée humectait le gazon.
Les oiseaux frissonnants suspendaient leur ramage ; Tout semblait annoncer quelque sombre présage" ; Mais certains du succès, les deux témoins d'Arthur, Sachant que nul n'avait le bras ni l'œil plus sûr
Et qu'il eût défié jusqu'au fameux Saint-George, Aux dépens de Firmin riaient à pleine gorge. « — Ah ! disait Enguerrand, ce brave paladin Sur nos joyeux soupers déverse son dédain,
Et s'en vient, d'une voix austère et magistrale, Au moment du dessert, nous prêcher sa morale ! Il apprendra bientôt ( j'en suis fâché pour lui) Qu'il faut moins se mêler des affaires d'autrui.
Peste ! si des censeurs on n'écartait l'espèce, On devrait dans le noir enterrer sa jeunesse. Qu'en dis-tu ? — Sur ma foi, dit Arthur en bâillant,
C'était pour en finir le seul expédient. Semblable au Commandeur, cet homme sans relâche De m'obséder partout s'était donné la tâche. Il voulait obtenir une leçon de moi…
Il l'aura, je ne fais qu'obéir à sa loi. Mais se lever si tôt, c'est une chose rude : Car de compter midi je n'ai pas l'habitude. » Paul était descendu, sans trouble ni lenteur,
Comme s'il n'eût été que simple spectateur ; Le sang-froid se lisait sur son mâle visage : Rozemon en conçut une secrète rage ; Et bouillonnant d'ardeur devant son ennemi,
Par son talent d'escrime, il était raffermi. Cependant Paul Firmin, élevant sa voix grave, Lui dit : « — D'un préjugé je ne suis pas esclave.
Le courage, à mes yeux, n'est pas dans un duel Où souvent le bon droit reçoit le coup mortel. Je suis chrétien ; le sang me répugne à répandre. Pour la dernière fois, Monsieur, veuillez m'entendre.
Je ne vous ai tenu qu'un langage d'honneur : Si la nuit a calmé votre accès de fureur, Et si, pour réparer votre conduite infâme, Vous rendez le dépôt que de vous on réclame,
Je jugerai pour moi l'outrage réparé, Et sans rien exiger de plus je partirai. — La proposition me paraît assez forte, Répondit Rozemon ; en finir de la sorte
Ce serait très-commode : ainsi, sans risquer rien Dans le monde on pourrait faire l'homme de tien ! On pourrait des vertus promener l'étalage ! Vous êtes insolent… ayez donc du courage. »
Et le baron avait un sourire moqueur Comme s'il tenait Paul sous son genou vainqueur. Enguerrand, du fourreau tira les deux épées. « — Quand par l'aveuglement les âmes sont frappées,
Dit Paul sans s'émouvoir, en vain la charité Donne un avis prudent… il n'est pas écouté. J'ignore quel sera le sort de cette lutte : Ferme dans le projet qu'il faut que j'exécute,
Je voulais vous offrir un suprême moyen De montrer quelque honneur… Mais vous ne sentez rien ! Le cœur est mort en vous. D'après votre réponse Combattons maintenant, et que le ciel prononce !
Je le répète ici : vous seul m'avez forcé D'en venir au défi que je vous ai lancé. » Ils engagent la lutte. Également habiles, Pour se toucher ils font des efforts inutiles ;
Le fer heurte le fer, et dans ce cliquetis Par mille chocs soudains les coups sont amortis. Dans un espace étroit le duel se resserre ; Chacun des combattants juge son adversaire ;
Tous deux, sans avancer, sans reculer non plus, A poursuivre leur œuvre ils sont bien résolus. Une sueur glacée inonde leur visage… Leur force diminue, et non pas leur courage.
Arthur, impatient, s'irrite des lenteurs Qui tout bas font trembler les muets spectateurs. On n'entend que le bruit sinistre de l'épée ; Et les témoins d'Arthur, dont l'attente est trompée,
Sans oser se parler s'interrogent des yeux. Quelqu'un s'est écrié : « — Reposez-vous, Messieurs. » Par un commun accord il se fait une trêve. Arthur baisse le front lorsque Paul le relève :
Le premier, fatigué, pâle, tout abattu ; Le second, calme et fort du droit de sa vertu. Pendant cet intervalle, oh ! de quelle pensée L'âme du libertin dut être traversée !
C'était l'éternité que ce cruel moment Où s'évanouissait tout son aveuglement. Dans l'art des spadassins il était passé maître : Il y trouve un égal… et son vainqueur peut-être ;
Il mesure déjà les horreurs du néant… Il croit voir sous ses pieds un abîme béant Qui s'ouvre, s'ouvre encore et sans pitié l'attire… Un indicible effroi lui donne le délire…
Car il le sent : la mort apparaît aujourd'hui ! La mort, à vingt-cinq ans !… Elle est là, devant lui ! Et ce n'est pas au ciel que monte sa prière. Lui prier ! Non,pas même à son heure dernière !
Demander son salut à Firmin ! Non, jamais ! « — L'enfer le veut, dit-il ; eh bien ! je me soumets. » Il cherche du regard son épée impuissante, Rappelle son audace et sa vigueur absente.
L'émotion lui met un voile sur les yeux. « — Recommençons, » dit Paul, encor plus sérieux. Un éclair de fureur sillonna le visage D'Arthur, qui rougissait de son peu de courage.
Il saisit son épée, et d'un bond se plaça Devant Paul… Un moment terrible se passa. Arthur multipliait ses coups avec furie, Au hasard, sans chercher à protéger sa vie.
La lutte devenait inégale : Firmin Vingt fois du cœur d'Arthur eût trouvé le chemin. Mais frapper sans pitié répugnait à son âme : Car il ne voyait plus qu'un homme dans l'infâme ;
Et pour lui, quel que fût l'excès de son mépris, Au sang d'un criminel il attachait du prix. Trompé sur le motif d'une bonté si grande, Arthur redouble ; il faut que Firmin se défende…
Son ennemi s'élance, et par son propre effort Atteint profondément, chancelle et tombe mort. Un seul cri de douleur est sorti de sa bouche Où l'on peut lire encor la menace farouche.
Firmin resta muet, triste, réfléchissant. L'âme d'Arthur était partie avec son sang. Une égale stupeur régnait de part et d'autre. « — Votre œuvre est achevée, et je remplis la nôtre,
Dit Enguerrand ; voici les papiers réclamés. Tenez. Dans cette boîte ils sont tous renfermés. — Hélas ! murmura Paul, ce dénoûment m'afflige : Mais l'orgueil est mortel lorsqu'il mène au vertige. »
Cela dit, il s'éloigne après avoir remis Le cadavre d'Arthur aux mains de ses amis. Le lendemain, partout se lisait la nouvelle. Mais comme on n'avait point divulgué la querelle,
La même version courut dans les journaux, Qui se font des emprunts, tout en étant rivaux. Nos graves Moniteur donnaient pour authentique, D'après renseignements, qu'un motif politique
N'était pas étranger à cet événement. Or des amis d'Arthur quel fut l'étonnement De voir que l'on avait transformé la dispute Et changé sans façon le terrain de la lutte !
« — Ce pauvre Rozemon, dit Enguerrand, je croi Qu'il n'en savait pas plus, Messieurs, que vous et moi En semblable matière ; il eût été capable De prendre un député pour un saint véritable.
Sa politique à lui c'était le jeu, l'amour. Pauvre garçon ! sa vie eut l'espace d'un jour. — Eh bien ! dit un lion, il eut ce qu'on célèbre : Le plaisir, le bonheur ; son oraison funèbre
Est dans ces mots : « L'amour l'avait favorisé ; « S'il est mort jeune, au moins il s'était amusé. » Un autre dit : « — Sa vie à lui fut courte et bonne. Qu'est-ce que le vieillard que la force abandonne ?
Un tronçon impuissant, un affligeant débris Auquel le rhumatisme arrache de longs cris. Ne plaignons pas celui qui tombe avec sa grâce Et ne sent pas venir l'hiver chargé de glace.
— A propos, mes amis, dit Enguerrand, sait-on Ce que fait Florida ? — Mais oui. D'abord par ton Dans son appartement elle s'est confinée,
En mémoire d'Arthur… au moins une journée. Mais on ne peut gâter ses yeux à trop pleurer : C'est ce que lord Asthton a su lui démontrer. Aussi, tout en gardant quelque mélancolie,
Elle va se laisser conduire en Italie. » Cette tendre façon d'oublier un amant Parut de ces Messieurs avoir l'assentiment ; On s'entretint encor d'Arthur ; et puis la glose
Étant bien terminée, on parla d'autre chose. Ce sont là les regrets du monde d'aujourd'hui, Qui craint par-dessus tout les larmes et l'ennui
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