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1851

CONFIDENCE

Alfred ESSARTS

Cinq heures du matin. Au rendez-vous fidèle — Car un mot suffisait pour enflammer son zèle — Paul Firmin côtoyait la rive de l'étang : Charmante promenade où, tout en méditant,

Il pouvait évoquer, selon sa fantaisie, Tantôt l'être adoré, tantôt la poésie. Il marchait lentement, le front baissé, distrait. Le sable du sentier sous sa botte craquait.

Les saules agitaient leur longue chevelure Sous le vent printanier qui rend un doux murmure. Et les fleurs exhalaient, au soleil matinal Qui séchait leur corolle, un parfum virginal.

Le jeune homme pensait, lorsqu'il vit Amélie Arriver lentement sous sa mélancolie. Elle dit aussitôt : « — Monsieur, je viens ici

Pour vous ; car j'ai compté sur votre honneur. — Merci. Vous avez eu raison ; et plût au ciel, Madame, Que vous m'eussiez admis à lire dans votre âme.

Ce front si pur jadis aurait moins de pâleur ; Vous ne porteriez pas le poids de la douleur. — Firmin, vous savez donc… ? — J'ai deviné d'avance.

Vous avez un secret… L'amitié vous devance Quand vous venez à moi pour me le confier. Ne prenez pas le soin de vous justifier, Dit-il, en la voyant rougir, toute confuse.

Dans vos tristes erreurs ma raison vous excuse. Je l'ai connu par vous ce tourment de l'amour : Chacun de nous lui paie un tribut à son tour. — Qu'ai-je entendu ! Firmin, oh ! m'auriez-vous aimée !

— Oui, mais ma passion demeura renfermée ; Et si je vous l'apprends, c'est afin d'ajouter, Madame, que sur moi vous pouvez bien compter. » Émue, elle pressa les deux mains du poëte.

Il attendait l'aveu… Mais elle était muette ; Et son secret fatal que ses yeux révélaient Ne pouvait plus franchir ses lèvres qui tremblaient. Firmin eut pitié d'elle, et dit :

« — Par artifice Un homme s'est saisi de votre cœur novice. Il a fort bien joué son rôle ; suborneur Qui vous cachait l'abîme où tombait votre honneur.

Vous avez plaint d'abord et puis aimé cet homme. — Mon Dieu ! Firmin !… — Est-il besoin que je le nomme ? Je savais sa pensée, et j'en avais frémi.

Que faire ? Vous eussiez repoussé votre ami ; Ou bien, si par hasard j'avais pu vous apprendre Le danger, j'eusse été pour vous tel que Cassandre, Cet oracle fâcheux que chacun repoussait

Quand le sombre avenir par sa voix menaçait. Avouez tout, Madame : il vous trahit sans doute. Parlez, ne craignez rien ; le ciel seul nous écoute. — Oh ! c'est affreux !… Avoir tout donné, tout perdu

Pour un lâche imposteur… Cela m'était bien dû. J'ai forfait aux serments, à mes devoirs de femme ; J'en suis punie. Et vous, pauvre Firmin… — Madame,

Je suis le moins à plaindre ; et cependant l'enfer Est, je crois, préférable à ce que j'ai souffert. D'un regard désolé je suivais votre chute ; Contre vous, contre moi je soutenais la lutte…

Si vous m'eussiez donné votre amour, j'eusse fui ; J'eusse fermé les yeux lorsque le ciel eût lui. Non, je ne voulais pas de ce trésor immense Tout sage que j'étais, je gardais ma démence.

Devant l'indigne Arthur un sentiment jaloux, Quand je rêvais l'exil, me rapprochait de vous. J'ai bien souffert ! vingt fois de mon secret farouche Le mot mystérieux s'est posé sur ma bouche ;

Et quand j'allais parler, un mouvement d'effroi — J'ajouterai : d'honneur — se réveillait en moi. Je me disais : Non, non, tout aveu serait lâche ; Mon lot est de veiller, de veiller sans relâche,

De garantir le nom, le bonheur d'un vieillard. Hélas ! mon œuvre est vaine, et j'ai parlé trop tard ; Je n'ai rien empêché, mon âme est asservie, Et sans vous garantir j'ai gêné votre vie.

— Quoi ! vous m'aimiez ainsi, triste et silencieux !… Ah ! que ne peut-on lire un secret dans les yeux ! Je serais digne encor de moi-même et du comte ; J'eusse été votre sœur sans remords et sans honte.

— Oh ! s'écria Firmin, le regard inspiré, Je ne suis plus à plaindre, et tout est réparé ; Car vous avez compris ma souffrance, Madame ; Votre pitié — ce baume — est entrée en mon âme

Oui, j'eusse été pour vous un frère dévoué… Qu'ai-je dit ! je l'étais, je le suis. — Ce roué, Cet Arthur a jeté dans nos jours le désordre : Serpent qu'on réchauffait et qui songeait à mordre.

C'était par le respect, par l'adoration Que j'eusse témoigné de mon affection. Vous voir et vous servir, me rendre nécessaire, Être plus qu'un amant, — être un ami sincère,

— Vous consacrer mes soins jusqu'au dernier instant, C'était mon vœu ; pour vous je serais mort content ! Mais vous vous détournez… vous êtes bien rêveuse ! — Je suis, Firmin, je suis, hélas ! bien malheureuse.

— Oh ! vous l'aimez toujours, lui qui put vous trahir ! — L'aimé-je ?… je ne sais… Je voudrais le haïr, — La haine dans l'amour, quel contre-sens étrange ! — Je rêve à l'avenir, dans l'espoir qu'il me venge. »

Firmin resta muet, tout bas épouvanté De ce bizarre aveu par la douleur dicté. La comtesse sentit qu'invoquer sa défense C'était faire à Firmin une nouvelle offense ;

Elle pencha la tête et se mit à pleurer… Et lui, de ces beaux pleurs il semblait s'enivrer ; Car jamais Amélie, en ses jours de conquête, Quand l'éclat du plaisir lui montait à la tête,

N'avait eu plus d'attraits qu'en ce moment de deuil Où son cœur succombait sous l'amour et l'orgueil. — « Vous ne savez pas tout !… le lâche qui m'outrage A de mon déshonneur gardé le témoignage.

— Comment ? — Il a de moi des lettres… — O mon Dieu ! — Je voulais les reprendre ; Arthur s'est fait un jeu

De ma prière. — Ainsi, vos lettres ?… — Il les garde. — Il les rendra, Madame.

— O Firmin, prenez garde. Soyez prudent. — Eh quoi ! trembleriez-vous pour lui ! — Pour vous, le seul ami qui me reste aujourd'hui.

Faut-il que votre zèle au danger vous expose ! — Il n'est pas de danger dans une bonne cause. Je soutiens une femme… — Elle est coupable.

— Eh bien ! Le Christ a pardonné… je pardonne en chrétien. Je ne vois plus la faute, et je vois la faiblesse. A moi vos intérêts. Souffrez que je vous laisse…

J'ai hâte de partir. Oh ! puisse le passé Comme votre secret un jour être effacé. — Employez la douceur. — Pas d'égards pour un traître

Qui fut aimé de vous et put vous méconnaître ! — Un dernier mot, de grâce ; ayez surtout bien soin… » Paul ne répondit pas, il était déjà loin.

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