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1851

CLICHY

Alfred ESSARTS

Entre le déshonneur et l'ennui, quel abîme ! Ne pouvoir échapper au dernier sans un crime ; Avoir lutté, sentir qu'au bout de tout effort En voulant rester pur on reste le moins fort

Que de l'oppression il faut subir l'outrage, Ou se faire à son tour oppresseur ; quel courage Tiendrait contre le sort qui ne nous rend vainqueur Après de longs combats, qu'en abaissant le cœur ?

Voilà deux mois déjà qu'une étroite cellule Emprisonne Caron, victime d'un scrupule ; Deux mois que jour par jour l'infortuné se dit : « — Quand pourrai-je quitter ce cloaque maudit ?

Rien ne m'en tirera, non rien, quoi qu'il arrive. De cinq ans de langueur j'ai donc la perspective ! Et pas un seul, pas un de ceux qui m'ont connu Par un reste d'égards près de moi n'est venu ;

Pas un seul n'a daigné, généreux et sincère, M'apporter le tribut de la pitié d'un frère. Oh ! c'est à détester l'infâme genre humain ! Contre soi, pour le fuir, on armerait sa main…

J'ai méconnu Timon dans sa misanthropie : Funeste illusion que maintenant j'expie. Je donnais volontiers, me contentant de peu Et tâchant seulement de soutenir mon jeu ;

J'oubliais mes ennuis lorsque mes camarades Dans ma chambre avec moi partageaient des rasades ; Ils m'ont abandonné, les lâches, les ingrats !… Des amis ? Je le vois, le malheur n'en a pas. »

Un seul était venu ; vous le nommez d'avance : Paul Firmin, noble cœur, vivante providence. Sans estimer Caron il le plaignait du moins Et délicatement pourvut à ses besoins. —

« Cet argent, lui dit-il, est le fruit d'une quête. » Tout en remerciant Caron hocha la tête. Il savait maintenant, à n'en pouvoir douter, Qu'il faut sur ses amis bien rarement compter.

Plus tard, un sentiment de farouche colère Le rendit méfiant, sauvage, atrabilaire. Enfermé dans sa chambre, il y passait son temps Et n'allait au préau qu'à de rares instants.

On approchait de mai, ce mois où la nature Se couvre d'un manteau de fleurs et de verdure ; Ce mois du renouveau, poétique saison. Le soleil ne luit pas au sein d'une prison.

Le pauvre détenu — tel que dans une cage L'oiseau qui voit s'étendre un lointain paysage Bat de l'aile et gémit, — le pauvre détenu Se sentit une ardeur, un besoin inconnu,

Une soif d'être libre. Il se dit : — « C'est folie Que de m'éteindre ici dans la mélancolie, Quand un mot peut me rendre au monde des vivants. Grandes phrases d'honneur, allez à tous les vents !

Préjugés que l'on sert, pour lesquels on s'immole, Comme si, de tout temps, il fallait quelque idole, A votre joug pesant si je me suis soumis, Loin de moi !… Mes amis ne sont plus des amis.

La prison est d'ailleurs un bon apprentissage : Ainsi que moi, plus d'un y peut devenir sage. » Son plan sitôt conçu, Caron fit prévenir L'usurier ; celui-ci s'empressa de venir.

Caron en souriant lui dit : « — Homme intraitable, Qui saisissez le corps, ainsi que fait le diable Pour l'âme pécheresse, avant peu, je le croi, Vous lèverez l'écrou que vous mîtes sur moi.

— Bah ! quels sont vos moyens pour payer cette dette ? — Ma bourse est vide. — Alors ?… — Ma ruine est complète.

— Eh bien ! fallait-il donc me déranger ainsi ? L'on use ses souliers à grimper jusqu'ici. — Monsieur, vous toucherez tout votre argent en ville. Vous n'avez qu'à passer chez le duc de Surville. »

L'usurier se troubla. « — J'avais tout deviné, Dit Caron, et le tour fut bien imaginé. Vous n'étiez qu'un agent, un moyen… Mais qu'importe !

L'essentiel pour moi c'est qu'on m'ouvre la porte. Monsieur, vous remettrez au duc avec grand soin Le paquet que voici : surtout pas de témoin ! A beaux deniers comptants se paie un tel message.

J'espère m'envoler en oiseau de passage ; Et dès demain, morbleu ! loin de ces murs maudits, Réchauffer au soleil mes membres engourdis. » Le juif prit le paquet, et sous sa houppelande

Le cacha prudemment ; le soir, sur sa demande, On appelait Caron, afin de l'avertir Qu'il n'avait plus de dette et qu'il pouvait partir. Huit jours sont écoulés ; tel qu'un chasseur en plaine

Caron vit au grand air, il fume, il se promène. Et voici qu'il apprend, d'une part, qu'on a mis A l' ombre, c'est-à-dire en prison ses amis, Tous accusés d'avoir, dans un club anarchique,

Tenté de renverser la forme monarchique. Notre homme ne craint rien, grâce au duc qui pour lui A daigné devenir un patron, un appui ; De ses anciens amis à son aise il se raille,

Et rit comme la Mort dans un jour de bataille. D'autre part, chez le duc il est mandé. « — Mon cher, Je suis content de vous ; il m'en coûte un peu cher,

Le moyen était bon selon ma prophétie ; Il me fera rentrer dans la diplomatie ; Je reprends mon crédit et suis ambassadeur. » Caron se prosterna devant tant de grandeur.

Le duc en souriant lui dit avec finesse « — Je n'ai pas oublié mon ancienne promesse. Les papiers que voici valent dix mille francs. » Caron rougit.

« — Monsieur le duc, j e ne les prends, Dit-il, qu'avec dégoût, en m'accusant moi-même. — C'est là, dit le vieillard, un langage que j'aime. Vous avez des défauts ; mais on peut, sur ma foi,

Vous amener à bien, et je l'essaîrai, moi. Très-attentivement écoutez-moi, jeune homme : S'il vous convenait mieux d'emporter cette somme, Elle est à vous… prenez, vous ne reviendrez plus.

Mais si vous préférez être, avec mille écus, Mon secrétaire, alors auprès de ma personne Vous resterez ; pour vous la chance est assez bonne. » Caron, ivre de joie, alla tomber aux pieds

Du duc. « — Remettez-vous, dit Surville, et soyez Bien certain qu'envers vous je tiendrai ma parole. — A vous mon dévoûment !

— Maintenant votre rôle Change complètement ; il vous faudra, Caron, Vous pénétrer de l'air qu'exhale ce salon, Être grave, profond, cacher votre pensée,

Rire peu, parler peu, marcher tête baissée, Paraître sérieux, pour qu'on dise, à vous voir ; « C'est un homme posé, tout entier au devoir. » Allez ; votre logis sera prêt dans une heure ;

Vous aurez dans l'hôtel travaux, table et demeure. » Le nouveau secrétaire en deux bonds s'élança Vers son ancien réduit ; dans l'âtre il entassa Ses lettres, ses papiers, ses manuscrits : la flamme

Eut bientôt consumé ces débris que son âme Reniait à jamais, ainsi qu'un pèlerin D'importuns compagnons s'éloigne sans chagrin. Comme il avait touché son premier mois d'avance,

Dans le Palais-Royal il fit en diligence Choix d'un habillement qui fût grave ; en effet Le duc, quand il rentra, parut très-satisfait. Depuis ce jour, Caron adopta les lunettes.

Humble et flatteur, le duc disait-il des sornettes, Caron applaudissait, Garon trouvait tout bien ; Il vantait dans son maître et discours et maintien ; Il lui donnait des soins comme un valet de chambre,

Et se courbait toujours, sans être un fier Sicambre. Firmin le grondait bien sur cette humilité ; Mais Caron persistait dans sa docilité : Tellement, qu'il était devenu, pour Surville,

Indispensable… sans avoir l'air d'être utile. Le duc au Luxembourg s'était rendu. Caron Ayant battu Paris rentrait chez son patron ; Une voix l'appela.

« — Tiens, Forbain ! — Quelle chance ! Où vas-tu ? d'où viens-tu, Caron ? — Mais… je me lance.

Et toi ? — J'ai du bonheur ; on nous a dénoncés ; Dans toutes les prisons nos amis sont placés ; Seul j'ai pu me soustraire à la crise commune…

Et mon oncle en mourant me laisse sa fortune. » Nous devons expliquer un fait encor voilé. Caron, aimant Forbain, n'avait pas signalé Son ancien camarade aux coups de la justice.

Forbain le contemplait avec quelque malice. « — Qu'ai-je donc d'étonnant ? — C'est merveilleux à voir, Lui dit Forbain, Caron tout habillé de noir !

Gants paille, chapeau large et la cravate blanche, Ainsi qu'un marguillier sur son banc le dimanche. — Ai-je l'air sérieux ? — Oui, même un peu pédant.

— Bravo ! c'est ma tenue aujourd'hui. — Cependant Tu me plaisais bien mieux en nos temps de folie, Avec ton paletot de pauvre artiste.

— Oublie Ces jours que pour ma part je voudrais renier. A de nouveaux devoirs je saurai me plier. Un noble ambassadeur m'attache à sa personne

Secrétaire d'un duc ! c'est un titre qui sonne ! — Dis son premier laquais. — Va, tu ne comprends pas. — Quoi ! tu t'assocîrais à tous ses mauvais pas ?

— Je vais mettre le pied sur la mobile roue Qui porte la fortune. — Et souvent nous secoue ! — Mon costume à présent doit s'expliquer pour toi.

Il faut avoir d'abord l'habit de son emploi. Oui, mon cher, trop longtemps ignoré de moi-même, Avec vous j'ai mené l'existence bohème ; Je me range, et deviens un homme sérieux.

— Toi, Caron, se peut-il ? — Daigne en croire tes yeux. En rude champion soutenant la morale, Je parlerai toujours d'une voix magistrale,

Comme Monsieur Guizot notre digne patron. Je prendrai volontiers le peuple pour plastron. A la démocratie, à ses sourdes intrigues De mes raisonnements j'opposerai les digues.

Un jour probablement je serai député : Personne mieux que moi n'aura jamais voté. Mais avant tout je suis sérieux. C'est la mode. Les plus brillants succès sont écrits dans ce code.

Si l'on a de l'esprit, de l' humour, du savoir, Néant ! sans un front grave et sans un habit noir. Voulez-vous des emplois ? traitez l'Économie. Pour obtenir l'honneur d'être à l'Académie

N'écrivez pas, ou bien à des traductions Bornez, homme prudent, vos méditations. N'essayez rien de neuf, étouffez votre muse ; Blâmez, blâmez beaucoup, et soyez sans excuse

Pour tous les travailleurs de ce siècle d'airain Qui n'ont pas leur Capoue au Palais-Mazarin. Inventez une étoile… un système… une langue… Cultivez la grammaire, et surtout la harangue :

Les hommes moutonniers seront à vos genoux, Et le budget aura des largesses pour vous. — Vraiment, je suis confus… A la démocratie Tu renonces !

— Ce n'est qu'une atroce ineptie. On peut, à dix-huit ans, rêver l'égalité, Faire en son cœur un temple à la fraternité. Mais plus tard, quand on juge et l'effet et la cause,

Que les républicains paraissent peu de chose ! Au fils il faut un père, au peuple il faut un roi. Toute société se base sur la loi. — Allons, te voilà grave et peut-être trop sage.

A quand la croix d'honneur ? — Après l'apprentissage. — A quand l'Académie ? — Attends encor, mon vieux,

Quand j'aurai publié quelque livre ennuyeux, Et qu'il sera prouvé par le poids de l'ouvrage Qu'aux Trente-Neuf mon nom ne porte pas ombrage. — Décidément, mon cher, ton destin sera beau.

Mais crains que ton esprit n'y trouve son tombeau. — L'esprit !… Lorsqu'on en vit, la famine est certaine. — Il est vrai… Cependant écoute Lafontaine : « Attaché, dit le loup, vous ne courez-donc pas

« Où vous voulez ? — Pas toujours ; mais qu'importe ? « — Il importe si bien que de tous vos repas « Je ne veux en aucune sorte « Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. » "

Cela dit, maître loup s'enfuit et court encor. » Je suis le loup farouche ; adieu donc, chien docile. — Forbain, sans compliment tu n'es qu'un imbécile. » Que de gens aujourd'hui seraient prêts à bénir

Le collier, s'ils pouvaient à ce prix parvenir !

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