C'était un asile modeste Où, loin de la grande cité, Dans une solitude agreste, Se réunissait chaque été
Ma chère et paisible famille, Femme, enfant, vieillard, jeune fille ; Et comme un nid sous la charmille On le croyait bien abrité…
Tout à coup, la pauvre nichée, Comme à l'approche du vautour, S'envole toute effarouchée Jusqu'aux rivages de l'Adour…
Et je sens mon âme se fendre… Mais seul et voulant le défendre Je reste à mon seuil pour attendre L'ennemi qui rôde à l'entour !
Il vint, l'envahisseur sauvage Qui ne songe qu'à dévaster, Et dans le calme paysage J'ai vu ses obus éclater ;
Et, l'arme au poing pour la bataille, Front haut, cœur froid, bouche qui raille, A mon poste, sous la mitraille, Comme un soldat j'ai su rester !…
Puis quand débordés par le nombre Il fallut céder le terrain, Je suis parti, le regard sombre, Serrant mon fusil dans ma main,
Et fier de sentir dans mon âme Que l'instinct du devoir enflamme Briller comme une pure flamme Un contentement souverain !…
Avant la fin de la journée Ces reîtres aux casques pointus Sur la maison abandonnée En pillards s'étaient abattus…
Et qui donc osera prétendre Que de ces gueux qu'il faudrait pendre Un seul, bon mari, père tendre, De la famille a les vertus ?…
Erreur ! mensonge ! hypocrisie ! Car malgré ce droit du vainqueur Et malgré cette frénésie Qui du soldat fait un voleur,
Ce nid vide mais tiède encore Où la voix de ceux qu'on adore Restait comme un écho sonore, Par mille riens parlait au cœur…
La dernière lettre envoyée A l'hôte du logis désert ; Une capeline oubliée Sur quelque meuble ; un livre ouvert,
L'alphabet de la fille aînée ; Un ruban… une fleur fanée… Et sur un coin de cheminée Une poupée en toquet vert…
Jouets ! berceaux ! douces épaves De l'amour et de l'amitié ! Ils ont tout saccagé, ces braves, Sans choix, sans respect, sans pitié,
Et comme un dogue qui se joue Des lambeaux souillés qu'il secoue Ils ont tout traîné dans la boue, Tout pris, tout brisé sous le pié !…
Et personne parmi ces brutes Stupidement ivres de vin, Ces ravageurs pour qui les luttes Ne sont qu'un prétexte à butin,
N'a senti sa rage apaisée Un seul moment par la pensée De la maison qu'il a laissée Lui-même à l'autre bord du Rhin !…
Et ce pillage fut si bête, Si brutal, si lâche vraiment, Qu'à cette heure-ci je regrette D'avoir eu le cœur trop clément
Aux prisonniers de cette bande Qu'on nomme l'armée allemande Et qu'on avait sur ma demande En vaincus traités dignement…
Mais non ! pas de regrets, en somme ! J'ai bien fait de faire cela, Car on cesserait d'être un homme En ressemblant à ces gens-là !
Enfants de la Gaule sans tache, Luttons sans trêve et sans relâche, Mais laissons toute action lâche A tous ces bâtards d'Attila !…
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