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1867

Sous une Pluie d'obus

Alexandre DUCROS

Eh ! bien, quoi de nouveau, citoyens ? — Sur ma couche Où la douleur me tient , j'entends le bruit farouche, Des canons de Guillaume auxquels sur le rempart Les nôtres font chorus ; l'éclair luit, le coup part ;

L'obus siffle dans l'air, décrit sa parabole, Et je suis du regard la terrible auréole, Qu'au front des monuments, dans l'ombre de la nuit, Jettent l'obus qui passe et la bombe qui suit !

A quoi songent-ils donc, ces destructeurs de villes ? Ces hordes de bandits ? A nous vaincre ? — Imbéciles ! Faites pleuvoir le soufre et prodiguez le fer, Comptez sur la famine et comptez sur l'hiver ;

Le soufre ni le fer, l'hiver ni la famine, N'effraieront point Paris, ce Paris qui s'obstine Et qui vous exaspère. — Acharnez-vous sur lui ! Hier c'était Capoue et c'est Sparte aujourd'hui !

Il faut que ces gens-là — ces brutes, veux-je dire, — Soient saisis de vertige et frappés du délire, Pour croire que Paris, comme Sedan et Metz, Peut tomber un moment en leur pouvoir ! — Jamais !

Nos soldats ne sont plus quand sonnent les dianes, Des lions valeureux commandés par des ânes, Et puis nous n'avons plus pour livrer nos soldats, Cartouche-Bonaparte et Bazaine-Judas !

Croyez-vous, citoyens, que le sire Guillaume Reprenne le chemin qui mène à son royaume ? Ne va-t-il pas, ainsi qu'Ulysse aux temps anciens, Avant que de rejoindre et retrouver les siens,

Errant, abandonné par ses frères d'Europe, N'embrasser que bien tard Augusta-Pénélope, Qui fait, défait, refait, en proie à la terreur, De ses doigts amaigris un manteau d'Empereur ?

Un manteau d'Empereur ?… celui de Charlemagne ! Il est brisé dans l'œuf l'Empire d'Allemagne ! Tisse, vieille Augusta ; tisse et retisse encor, Pour ton César Germain la pourpre aux franges d'or.

Tisse, tisse toujours ! — seulement prends bien garde, Que dans un vain labeur ton soin ne se hasarde, Et qu'enfin cette pourpre, ou ce manteau d'orgueil, Ne serve à ton époux de funèbre linceuil !

Tisse donc ! tisse à l'ogre un rouge et long suaire ! Il n'aura même pas sa place à l'ossuaire, Ni lui ni ses soldats ! Pas un ne reverra Le pays des aïeux ; — la Seine portera

Leurs corps morts à la mer et la mer aux abîmes ! L'océan sera peu pour laver tant de crimes ! En vain les nations à l'écho du chemin, Demanderont où fut la tombe des Germains !

Ah ! vous êtes entrés superbes d'assurance Sur le sol généreux, sur la terre de France ? Vous n'en sortirez pas vivants, je vous le dis ! Vous n'en sortirez pas, entendez-vous, bandits ?

Vous n'en sortirez pas, entendez-vous, infâmes ? Allons, brûlez, tuez les enfants et les femmes ; Répandez devant vous l'horreur et le trépas… Ah ! vous êtes entrés ?… Vous ne sortirez pas !

Cette terre vous tient, vous mange, vous dévore ! Ah ! si vous le pouviez, s'il était temps encore, Comme tournant le dos vous iriez lâchement Mettre entre vous et nous votre Rhin Allemand,

Et voir si Bourbaki vous battant à cette heure, Ne foule pas du pied l'Allemagne qui pleure ; Si Belfort débloqué n'a pas dans les sillons, Couché de Meklembourg les rouges bataillons

Tandis que vos obus viennent trouer un dôme, Chanzy tient Frédéric acculé sous Vendôme ; Faidherbe vous menace et le jeune Cremer, Pousse au-devant de vous une forêt de fer !

Tel Inverness jadis vit sa forêt mouvante, Dans le camp de Macbeth apporter l'épouvante. Elle avance toujours et de ses flancs il sort, Comme un vent de malheur, comme un souffle de mort !

Vous êtes condamnés ; la justice éternelle, N'aurait en se voilant qu'à replier son aile, Tigres ! si vous pouviez avec impunité, Poursuivre vos complots de lèse-humanité !

Non ! par le Dieu vivant ! pas de miséricorde ! On lutte avec un peuple ; on massacre une horde. Pour le salut commun qu'importe le moyen ; On égorge et l'on tue et tout est juste et bien !

Oui, vous périrez tous ! ce sera la tuerie, Le carnage effrayant, la grande boucherie, Ni grâce, ni pitié ; ni merci, ni pardon ; La pierre, le couteau, la dent, tout sera bon !

Et nous crierons, après la sanglante besogne ; — « Venez, corbeaux ! Mangez ; voilà de la charogne ! »

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