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1896

Ruban noir

Alexandre DUCROS

Le clairon a sonné, tout s'émeut, le sol tremble, On dirait un seul corps en voyant cet ensemble De mille bataillons marchant à rangs serrés. Le silence est partout ; l'heure de la bataille

Produit une stupeur que bientôt la mitraille Va chasser, en passant, sur ces fronts assurés. Ils vaincront ou mourront ! — en avant ! la victoire Leur est promise à tous, ils couvriront de gloire

Et d'immortalité leurs drapeaux triomphants ! D'où leur vient donc ainsi cette mâle assurance ? Qui les guide ? — Un génie a fait par sa présence, Passer d'un seul coup d'œil la victoire en leurs rangs.

Un seul coup d'œil, un geste, un signe, une parole, Celle qui fit franchir d'un bond le pont d'Arcole ! Car ce génie était le vainqueur d'Austerlitz ; C'était Napoléon, qui, ravageant la terre,

Dans son immense orgueil avait rêvé de faire Des couronnes des rois des jouets pour son fils ! En avant ! en avant ! la fanfare résonne, Par cent bouches d'airain la mort s'élance et tonne,

Et le champ de bataille est jonché de mourants ! En avant, vieux soldat ! quelles sont donc tes craintes ? N'entends-tu pas ces cris de victoire ? — Ces plaintes, Ce monstrueux concert que font des combattants ?

Napoléon est là ! son regard, regard d'aigle, Mesure tous les plans ; il court, il vient, il règle Les chances du succès ; il a vu ta valeur ; Il te fait signe, approche et que ton front s'incline,

Pour étancher ton sang il va sur ta poitrine Poser, ô vieux soldat, l'étoile de l'honneur ! Va te faire tuer maintenant ; — que t'importe ? Tu jetteras encor d'une voix assez forte,

Un cri d'enthousiasme et « Vive l'Empereur !… » Mais les rangs ennemis faiblissent et s'affaissent. Leurs derniers bataillons devant vous disparaissent, Napoléon encor se promène vainqueur !

Mais que de morts, grand Dieu ! dorment dans la poussière Qui pourrait les compter ? leurs corps couvrent la terre ! A l'appel du clairon ils ne répondront plus ! Un lourd sommeil de plomb pèse sur leur paupière ;

Ils ne reverront plus leurs parents, leur chaumière, Où depuis si longtemps ils étaient attendus ! Retournons maintenant à la pauvre Marie. Que fait-elle ? elle espère… elle doute… elle prie !

Un noir pressentiment attriste son amour. — « Oh ! s'il était tué ! » se disait-elle, émue. Un jour, elle descend en courant ; dans la rue Elle avait entendu comme un bruit de tambour ;

Un régiment passait. — « C'est le sien, cria-t-elle, Il revient donc, enfin ! » Et puis, elle chancelle, Car Louis n'était pas parmi tous ces soldats. Elle s'informe alors, elle demande et pleure ;

— « Avez-vous vu Louis ? pourquoi donc à cette heure N'est-il pas avec vous ? — On ne répondait pas. — « Parlez ; dites un mot. J'étais sa sœur chérie, Sa fiancée, enfin le bonheur de sa vie…

Vous voulez m'effrayer, Messieurs ? vous avez tort ; Tenez, je ris…, parlez… déjà l'heure s'écoule, Pourquoi retardez-vous mon bonheur ? » — De la foule Une voix s'éleva disant : — « Louis est mort ! »

— « Mort ! » — Ce cri de l'enfant fut la seule parole, Et puis elle tomba pour se relever folle ! Lorsque de sa mansarde elle prit le chemin, Ses yeux étaient hagards ; pas une plainte amère

Ne sortait de sa bouche. — Elle embrassa sa mère Qui quelques jours après expirait de chagrin. Oh ! comme tout était changé dans la mansarde ! Plus de chants, plus d'ouvrage, et la lueur blafarde

D'une lampe éclairait tout ce morne abandon. Les voisins par pitié secouraient la misère De Marie accroupie au foyer solitaire, Et qui semblait n'avoir retenu qu'un seul nom !

Parfois, on l'entendait, debout à la fenêtre, Pousser un long éclat de rire ; — « Il va paraître, Criait-elle aux passants, — il revient aujourd'hui ! Ou bien, elle arrêtait un soldat au passage,

Elle le regardait fixement au visage, Et le laissait aller, disant : — « Ce n'est pas lui ! » Elle avait enlevé dans un moment lucide Son ruban vert, hélas, de tant de pleurs humide !

A quoi bon désormais l'emblème de l'espoir ? Seulement, et parfois, aux belles amoureuses, De leur bonheur présent, si fières, si joyeuses, Elle montrait un ruban noir !

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