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1867

On ne l'a pas salué !

Alexandre DUCROS

Il passait à cheval sur la place publique, L'homme aux yeux glauques et vitreux. Les citadins groupés au seuil de leur boutique, Des Prussiens devisaient entre eux.

Les cafés étaient pleins jusque sur la terrasse. Chacun désertant les travaux, Pour avoir des détails venait suivre à la trace, Les nouvelles dans les journaux.

La place était un club ; la borne une tribune, Tout le monde était orateur, Pour louer nos soldats trahis par la fortune, Moins encor que par l'Empereur !

Il passait à cheval, l'envoyeur à Cayenne, Le pourvoyeur de Lambessa. Comme à sa puanteur on devine l'hyène. Le peuple ainsi le devina.

Mais sans le saluer tous gardèrent leur place, Tournant la tête, seulement, Quelqu'un dit : — « Ce n'est rien ; c'est l'Empereur qui passe. » Et nul ne fit un mouvement.

Et l'homme, dont l'orgueil avait couvert de boue Le juste orgueil des citoyens, Sentit que le mépris le frappait à la joue Chaude encor de soufflets Prussiens.

Et d'un regard oblique interrogeant l'escorte, Qui chevauchait à son côté, Il sembla demander comment de cette sorte, L'Empereur était insulté !

Il osa s'étonner de trouver froide et morne, Une ville devant ses pas ; Quoi ! nul cri ne partait du seuil ou de la borne ? La foule n'applaudissait pas ?

Si nul bravo pour toi dans la cité Lorraine, N'est parti des voix et des cœurs, C'est que tu n'avais pas, comme aux bords de la Seine, Tes escouades de claqueurs ;

C'est que tu n'avais pas tes argousins sinistres, Qui, travestis, suivent ton char, Ceux qui vont émarger sur de honteux registres, L'argent de leur : « Vive César ! »

C'est que tu n'avais pas tes Calebs de la Chambre, Trouvant tout bien, trouvant tout beau, Et qui, pour couronner l'horrible Deux-Décembre, Cherchent un autre Waterloo !

Napoléon eut peur !… Un long frisson de glace Figea la moelle dans ses os, Car le peuple d'hier, il le vit populace, Et l'Empire en mille morceaux !

Il vit autour de lui se faire un vide immense ; Le tout-puissant se trouva seuil ! L'Aigle devint chouette, et le trône potence, Et la pourpre devint linceul !

L'horrible vision ! — Sa main, de sang trempée, S'offrit soudain à son regard, Il s'aperçut alors qu'en place d'une épée, Sa main ne tenait qu'un poignard !

Et des morts surgissaient du fond des noirs abîmes, Qui toujours rejetaient des morts ! Puis une voix disait : « César ! compte tes crimes, Et connais enfin les remords ! »

Mais tous ces trépassés sortant de l'ossuaire, Avaient comme un rayonnement ; Une invisible main transformait leur suaire En un nuptial vêtement !

Ils redisaient en chœur : — « Que chacun précipite Ses pas, du val à la cité. Accourez, nations ! la France ressuscite Pour épouser la Liberté ! »

La vision cessa. — Baissant alors la tête, Napoléon, pâle, accablé, Ne vit autour de lui que la foule muette, Et dans son cœur il fut troublé.

Et lui qu'hier encor on appelait : Auguste ! Comprit que tout était fini. Le bandit murmura comme autrefois le Juste : — « Eli ! Lama ! Sabachtani ! »

Une autre voix passa qui disait : — « Anathème ! Dieu ne t'a pas abandonné, Et son nom dans ta bouche est un nouveau blasphème, Va, maudit ! Il t'a condamné ! »

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