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1867

Les morts protestent

Alexandre DUCROS

L'âpre bise soufflait à travers les bois nus, Et, des entrailles de la terre, De longs gémissements, effroyable mystère, S'élevaient lentement mornes et continus.

Des morts parlaient entre eux sous la neige durcie, Et de leur bouche blême où le ver est entré Il s'élevait un chant comme une litanie, Un lugubre Miserere !

« Je n'entends plus le bruit des armes, Et cependant tous les chemins, Sont-couverts de soldats germains O désespoir ! ô deuil ! ô larmes !

Par l'ennemi nos chemins sont souillés ; De notre sang la terre est rouge ! On peut combattre encore et personne ne bouge… Déjà les morts sont oubliés ! »

J'avais une femme, un enfant, Mais pour défendre la Patrie, Je pris les armes et mon sang Coula pour toi, France chérie !

A mon fils si doux et si beau, Le deuil met une robe neuve !… Entre ma fosse et son berceau, Ma jeune femme reste veuve !

Par l'ennemi nos chemins sont souillés ; De notre sang la terre est rouge ! On peut combattre encore et personne ne bouge… Déjà les morts sont oubliés !

Nos pères, là-bas, se battaient ; Ils se battaient pour la Patrie ! Nos pauvres mères attendaient L'horrible pain de la Mairie !

Dans l'école où nous allions tous, Nous entendions l'éclat des bombes… L'une frappe cinq d'entre nous ; On creusa cinq petites tombes !

Par l'ennemi nos chemins sont souillés ; De notre sang la terre est rouge ! On peut combattre encore et personne ne bouge ! Déjà les morts sont oubliés !

— « Malgré le poids glacé des ans, J'avais, à l'appel de la France, Retrouvé mes jeunes élans, De liberté, de délivrance !

Je pouvais goûter le repos… Mais, honte à qui tremble ou se sauve ! Les vautours ont rongé mes os ; Les vents roulent ma tête chauve ! »

Par l'ennemi nos chemins sont souillés ! De notre sang la terre est rouge !… On peut combattre encore et personne ne bouge Déjà les morts sont oubliés !…

Dormez, martyrs ! dormez, héros ! Vous m'avez donné votre vie ; De la pierre de vos tombeaux, Je fais l'autel de la Patrie !

O morts ! C'est là que vos enfants, Quand notre aube luira plus blanche, Jureront d'être triomphants, Au jour de la Sainte Revanche !

Dormez en paix ! vous serez réveillés, Le jour où nos mains seront rouges, Du sang de l'Allemand éperdu dans ses bouges !… Les morts ne sont pas oubliés !

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