Il m'en souvient, voici vingt ans !
J'avais un cœur prêt à défendre,
La République aux fiers accents,
Mais un jour la mort vint le prendre !
Le prendre en son berceau sacré,
Que balançait un heureux songe…
Il connut l'orgueil, le mensonge !…
O mon pauvre honneur enterré,
Miserere !
Miserere !
Il était simple et confiant,
Toujours dans sa ferveur unique,
Il ne s'endormait qu'en priant,
En priant pour la République.
Il vivait fort et rassuré,
Mais un soir, avec son escorte,
L'Empire frappait à sa porte !…
O mon pauvre honneur enterré,
Miserere !
Miserere !
— « Viens ! dit l'Empire, suis mes pas ! »
Mon pauvre cœur plia bagage.
Hélas ! je ne vous dirais pas
Les bassesses de son voyage !
Mais il revint tout ulcéré !
Devant le palais, dans la rue,
J'ai fait longtemps le pied de grue…
O mon pauvre honneur enterré,
Miserere !
Miserere !
Un matin : — « Adieu me dit-il,
La mort m'inscrit sur son registre.
Toi, fils d'un homme de l'exil,
Du prescripteur sois le ministre !
Que ton orgueil démesuré,
Réalise enfin sa chimère ;
Dans sa tombe, sombre, effaré,
D'horreur tressaillira ton frère ! »
O mon pauvre honneur enterré,
Miserere !
Miserere !
Il rendit le dernier soupir,
En disant ce mot : — « Ministère » !
Froidement je l'ai vu mourir,
Et moi-même l'ai mis en terre.
J'ai renié tout pour cela ;
Parjure, courtisan et cuistre…
Mais, enfin, me voilà Ministre !
On dira ce que l'on voudra…
Miserere !
Miserere !