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1854

LE CHEVAL ET LE MULET

Alexandre DUCROS

Au temps du moraliste Ésope, Où, sous l'animale enveloppe, Les bêtes avaient une voix Pour nous parler et nous instruire,

On dit que l'on vit une fois Ce qu'ici je m'en vais te dire : Un cheval, tout fier de son rang, Fort orgueilleux de sa naissance,

Cheval… enfin, cheval pur sang, Né pour le faste et l'opulence, A certain mulet de fermier Faisait, dans maints et maints chapitres,

La légende de tous ses titres : — Je suis, lui dit-il, le premier De la maison ; chacun me fête ; On vante mon agilité,

Et, lorsque par une coquette Mon jeune maître est invité A quelque charmant tête-à tête, C'est moi qui l'entraîne au plaisir ;

Par ma grande vitesse, il goûte Plus tôt le bonheur, et la route N'est pas si longue à parcourir. Toi, que fais-tu ?… Dès que l'aurore

Parait à l'horizon obscur, A l'heure où moi je dors encore, Sur ton dos le harnais impur T'appelle au labour dans la plaine,

Ou, pour quelque ville lointaine, La charrette est là qui t'attend. Oh ! je te plains sincèrement ! — Quoi ! répond le mulet modeste,

Tu me plains ?… Merci ! je te l'atteste, C'est moi qui te plains beaucoup, Car je suis trop fier, du reste. Du lourd collier de mon cou.

J'aime mon sort. De grâce ! cesse De vanter le tien sur le mien ! Et que m'importe ton adresse, Mon pauvre cheval ! retiens bien

Que mon sort est cent fois plus noble que le tien. Car je sers le travail… toi, tu sers la paresse.

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