Ève perdit le premier homme. C'est la Genèse qui le dit, A propos de certaine pomme Sur laquelle l'homme mordit.
L'aventure est-elle notoire ? Et devons-nous, sans examen, Donner créance à cette histoire D'où date le premier hymen ?
Sans être taxé d'hérésie, Je dois en faire ici l'aveu, Malgré toute sa poésie, La Genèse s'égare un peu.
Non, la femme, l'épouse blonde, Qu'Adam trouvait à son réveil, Surprise, se mirait dans l'onde, Aux premiers rayons du soleil.
Voyant le trésor adorable De sa virginale beauté, De l'homme, son inséparable, Elle plaignait l'oisiveté,
Car à l'ombre des vertes pousses, Dont le jardin se parfumait, Tranquille, Adam tournait ses pouces, Ou du matin au soir dormait !
— « Que faire, hélas ! murmurait Ève, Pour l'occuper, ce paresseux ? Pour que ce long sommeil s'achève ? Les oiseaux ne dorment pas, eux !
Ensemble ils vont à la cueillée. Que leur chant est doux et profond !… Ils se cachent sous la feuillée, Et je ne vois plus ce qu'ils font ! »
L'était sous un pommier superbe Que ces longs soupirs s'exhalaient. Le soleil ruisselait sur l'herbe, Et les pommes étincelaient !
Qu'elles étaient appétissantes ! Ève voulut s'en approcher, Dents prêtes, lèvres frémissantes… Mais défense était d'y toucher !
Le Créateur de toutes choses Leur avait dit au jour premier : — « Mangez des fruits, cueillez des roses, Mais ne touchez pas au pommier !
Ma Droite frappe qui m'offense. Épargnez-vous un grand remord ; Si vous enfreigniez ma défense, Tous les deux vous mourriez de mort ! »
Ah ! que les pommes semblaient douces !… La défense en doublait le prix… Adam, ne tournant plus ses pouces, Contemplait Ève tout surpris.
— « Que fais-tu, là ? » — « Moi ? je regarde. » — « Et que regardes-tu ? » — « Ces fruits. Qu'ils doivent être bons ! » — « Prends garde ! Tu sais quels maux nous sont prédits ?
« N'y touche pas ! » — « J'ai soif ! » — « La source Coule sur les cailloux dorés, Tantôt le lion avec l'ourse, Gaîment s'y sont désaltérés. »
— « Non ! j'aimerais mieux une pomme Que cette eau baignant les glaïeuls, Cueille-m'en une, ô mon cher homme, J'ai bien soif… et nous sommes seuls ! »
Ève prit le fruit, et ses lèvres S'ouvrirent pour croquer, et, dam ! De ses gastronomiques fièvres, Elle rendit complice Adam !
Il mordit, bravant l'anathème, Sur la moitié qu'elle laissa… Ce dut être bon tout de même Car la pomme entière y passa !
Soudain, les zéphyrs emportèrent Des époux les ennuis défunts. Comme l'oiseau, les fleurs chantèrent D'ardentes strophes de parfums
Et sortant des roches profondes, Les sources firent un moment Rire d'aise leurs fraîches ondes Dans leur joyeux clapotement.
Des cieux la voûte ensoleillée, D'un éclat plus pur resplendit, Et, clairement émerveillée, La nature entière applaudit.
Mais tout à coup une voix, celle D'Adonaï, de Jéhova, Troublant l'extase universelle, Comme un vent de feu s'éleva !
C'est ici, — mais à Dieu ne plaise Que ma plume soit sans respect, Oui, c'est ici que la Genèse Place un point que je crois suspect :
Gratuitement elle diffame L'instigatrice du péché ; Ce premier péché de la femme, Depuis six mille ans reproché.
L'est son triomphe ; c'est sa gloire ! La Genèse même le dit, Dans son texte contradictoire ; C'est la chute qui la grandit !
Car pour suprême pénitence, Sur les deux coupables époux, Dieu fit tomber une sentence Qu'ils durent bénir à genoux ;
Adam dut féconder la terre, Le sol, de sa sueur baigné, Et par le travail noble, austère, Manger son pain ainsi gagné.
Ève ? — Dieu voulut dans ses voies, Qui sont de toute éternité, Qu'elle connut les chastes joies, L'orgueil de la maternité !
De bonne foi, je le demande, Mesdames, qui de vous, vraiment, N'eût pas même ajouté l'amende, A ce rédempteur châtiment ?
Croyez-le bien, si jamais l'homme, Si jamais Adam fut tenté De déplorer… ce vol de pomme, De regretter son far niente,
Sans grand effort pour le confondre, Et le rendre à jamais joyeux, Ève à coup sûr dut lui répondre : — « Tu te plains ? ouvre donc les yeux.
« Des Œuvres du Seigneur, rivales, Les tiennes, précieux trésor ! Ondoient aux brises estivales, Comme un superbe océan d'or !
« C'est ton travail opiniâtre, C'est ta conquête ! et, sort plus doux : Nous étions deux… Nous sommes quatre ! Bénis ma faute, ô mon époux ! »
Et sur ce, le père des hommes, — C'est clair, puisqu'il fut le premier — Pour voir s'il restait quelques pommes… Alla secouer le pommier !
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