Vive, vive l'Égalité ! Son règne parmi nous commence. Je vous le dis en vérité, Oui, l'Égalité règne en France.
Ce qui se passe nous le dit, Ce qui se passe nous le montre, La preuve est patente et suffit, Nul ne peut aller à rencontre.
Pour l'Égalité, quel succès ! Nul désormais ne s'en écarte. La preuve ? voyez le procès Du Prince Pierre Bonaparte,
Un crime est commis ; — c'est sa main Qui répand le sang sur la dalle… Mais le commissaire inhumain, L'arrête… de loin, sans scandale.
Puis, on lui donne pour prison, Une cellule au lit de paille ?… Il est de trop grande maison ; La cellule est pour la canaille !
Va-t-on le tenir au secret, Ainsi qu'un simple prolétaire ? Ce serait par trop indiscret, Ce tueur-là n'est pas vulgaire ;
Sa main a répandu le sang, Mais somme toute c'est un Prince Il faut compter avec le rang, Ce n'est pas un mérite mince !
Et, je vous le dis en ce jour, Il sera, — voyez nos franchises ! — Jugé par une Haute-Cour, Vous ? vous auriez la Cour d'Assises.
Cela me surprend bien un peu ; J'avais cru dans mon ignorance, Que madame Thémis, morbleu ! N'avait en main qu'une balance,
Qu'une balance pour nous tous, Et pour nous tous qu'une sellette… Je m'abusais, — que voulez-vous ? Je suis naïf ; je suis poète !
Vous, lui, moi, l'autre, et cætera. Malgré nos cris et nos alarmes. Si nous tuons, on nous mettra Tout d'abord entre deux gendarmes ;
Nous serons gardés, séquestrés, Mais un Prince, c'est autre chose ! D'un salon aux lambris dorés, Pour sa noble Altesse on dispose ;
Nous, entourés de gardiens, Nous ne parlerons à personne. Le Prince verra tous les siens, Ainsi l'Égalité l'ordonne.
A nous, le bagne pour le moins ! A lui, le tueur passé maître, Grâce aux mouchards, aux faux témoins, Un simple acquittement peut-être !
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