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1896

Eva

Alexandre DUCROS

Sa vie était une berceuse. On l'appelait : — La paresseuse. Comme dans un demi sommeil, Elle allait, belle nonchalante,

Adorablement indolente, Fermant les yeux au ciel vermeil. Dans son boudoir ou dans sa chambre, Que ce fut juillet ou décembre,

Elle restait. — Le mouvement Pour elle était une fatigue, Pour elle un travail, qu'une intrigue… Et je fus son unique amant.

Dans sa volontaire retraite, Tantôt elle effeuillait, distraite, Des fleurs aux parfums pénétrants ; Tantôt elle essayait de suivre

Les premières pages d'un livre, Avec des yeux indifférents. L'était une muette extase ! Dans de longs plis de fine gaze,

Son corps de chatte se moulait ; Car pour ce corps souple qui ploie, Trop lourde même était la soie ; Le poids du velours l'accablait !

La soubrette, en ouvrant la porte, Hier matin la trouva morte. Elle crut d'abord faire erreur, Car dans son lit en bois de rose,

Elle gardait la même pose, Elle qui vivait… comme on meurt. Dans un cercueil de palissandre, Tout à l'heure on va la descendre.

Elle semble dire ces mots : — « Bons croque-morts, je vous invite A ne pas m'emporter trop vite… Doucement !… je crains les cahots ! »

Et dans le pays des ténèbres, A huit heures, des gens funèbres, Aux chants du rituel latin, Ont amené ce corps inerte.

On ne la vit jamais, non, certe, Jamais se lever si matin !

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Eva · Alexandre DUCROS · Poetry Cove