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1860

UNE NUIT DE MON ÂME

Marceline DESBORDES-VALMORE

Par un rêve dont la flamme Éclairait mes yeux fermés, La nuit emporta mon âme Où dorment nos morts aimés.

Sous ma fervente lumière Le sol tressaille et se fend, Et je ressaisis ma mère Qui renaît pour son enfant !

« Tu viens donc ! » dit la chère ombre Dont la voix m’ouvre le cœur ; « Tu sais donc qu’en ce lieu sombre Tout spectre attend le bonheur ?

Viens, ne crains pas leur silence Ni leurs yeux ouverts sans voir, Le sommeil qui les balance N’a de vivant que l’espoir.

L’espoir, ô ma bien-aimée, Sève qui remonte à Dieu. Vigne errante et parfumée Qui fleurit, même en ce lieu ;

L’espoir, cette étreinte immense Qui joint tous les univers, Ne sens-tu pas qu’il commence D’unir au moins nos revers ?

Comme aux chaleurs d’une serre L’homme fait germer ses fleurs, Le trépas qui nous enserre Ici fait germer nos cœurs.

À travers le dernier voile Tendu sur l’autre avenir Nous voyons la double étoile De l’aube et du souvenir.

Que de sources éternelles Dans ces lointains toujours beaux Que d’arbres aux fleurs nouvelles Sur ces routes sans tombeaux !

Vois que d’immortelles vies Te recevront avec moi : Vois que de mères suivies D’enfants aimés comme toi !

Sous une forme reprise Et qui nous ressemblera, Avec un cri de surprise Chacun se reconnaîtra.

« Quoi, c’est lui ! c’est toi ! c’est elle ! » Retentira de partout, Et l’on proclamera belle La mort vivante et debout !

Jette donc loin des colères Contre d’innocents ingrats ; Le flambeau dont tu t’éclaires Te voit si tendre en mes bras.

Cesse d’essayer la haine, Faite pour la mépriser : C’est perdre à river ta chaîne La force de la briser.

Adieu, fille de mes larmes, Revue à force d’amour, Quand le temps rompra ses armes, Tu me suivras au grand jour.

À ton épreuve asservie, Va plaindre les plus souffrants, Et pour gagner l’autre vie, Retourne avec les mourants. »

L’ombre alors pressa ma lèvre D’un baiser lent et profond Qui d’une indicible fièvre Fait encor battre mon front.

Montez, mon humble courage. Sous les insultes du sort : J’irai plus haut que l’orage Dans les ailes de la mort !

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