Skip to content
1830

UNE MÈRE

Marceline DESBORDES-VALMORE

On accourt, on veut voir la mère infortunée D’Arthur ; et la Pitié muette, consternée, Pleure, et n’ose répondre à ses profonds sanglots ; Et la prison mobile emporte sur les flots

Arthur, le jeune Arthur, l’espoir de son veuvage, Cet enfant-roi tombé dans l’esclavage. Inconsolable, errante aux rivages déserts, De longs gémissements elle frappe les airs,

Comme un aigle éperdu à son nid enlevée, Quand le lâche vautour, usurpateur affreux, Cherchant un festin ténébreux, Dans l’ombre a dévoré la royale couvée.

Sur le sable où la nuit répand un voile obscur L’Écho mourant répond : Arthur ! mon cher Arthur !… Un heureux de la terre, un sage, un insensible, Ne voit dans ses clameurs qu’un fol égarement ;

Pâle, elle ouvre les yeux, le regarde un moment, Et repousse en ces mots cette voix inflexible : « Il me parle ! et jamais il n’a connu mon fils ; Il n’entend pas mon âme, il me croit insensée.

Eh ! que me rendra-t-il pour tous mes biens ravis ? Que dit-il ?… Je ne sais, mais sa voix m’a blessée. Oh ! tais-toi ! J’aime mieux écouter ma douleur ; Elle parle d’Arthur, elle a ses jeunes charmes,

Elle a ses derniers cris, ses sanglots et ses larmes, Ses suppliantes mains, son effroi, sa pâleur ; Elle est… ce qu’il était ! Oui, cette ombre fidèle Au milieu de la nuit me réveille, m’appelle,

M’embrasse et m’apparaît avec ses traits chéris. Laisse-moi l’adorer, elle me rend mon fils ; Elle me rend sa voix ! Je l’écoute, je pleure ; Je la suis comme Arthur, au son triste de l’heure ;

Et sous son vêtement, quand je l’ai rencontré, Elle m’en a fait voir le fantôme adoré. « Toi, tu n’as pas de fils, je le vois, j’en suis sûre : Effrayé pour toi-même et plaignant ma blessure,

Tu te fondrais en pleurs, tu ne pourrais parler. Non ! tu n’as pas de fils !… peux-tu me consoler ? Toi seul n’es pas ému de mes plaintes amères ; Quand je parle d’Arthur, tout m’entend, tout frémit.

Les Anges attentifs pleurent aux cris des mères ; Dieu même en les frappant les regarde et gémit ; Il est père ! il est Dieu. Dans sa miséricorde, Il forme de nos pleurs l’espoir qu’il nous accorde :

On m’a volé mon fils, et Dieu me le rendra. Mais ici… plus jamais nous n’y serons ensemble. On m’a volé mon fils, on l’emmène… il mourra… Et je ne verrai plus d’enfant qui lui ressemble !

« Que ne suis-je insensée !… en mes rêves confus Je serais, comme toi, froide, austère, farouche ; Et le doux nom d’Arthur, exilé de ma bouche, Fuirait de ma mémoire, et je n’aimerais plus !

Je préfère la mort à ce songe immobile ; Je veux aimer toujours ce que j’ai tant aimé, Arthur, mon cher Arthur, qu’en ta pitié stérile Tu ne m’as pas nommé !

« Oh parle-moi d’Arthur !… Mais tu ne peux m’entendre. Hélas ! ce que le ciel a formé de plus tendre, Son miracle d’amour, est-il connu de toi ? C’est le cœur d’une mère, et je le porte en moi,

Et je n’ai plus d’enfant ! et sa grâce enchaînée, Et ses pas inégaux, que je guidais encore, Loin de ma destinée, Ont emporté son sort !

Et ce bel arbrisseau, dont la tige brisée Promettait à ma vie un ombrage si beau, Va languir sans amour, sans soleil, sans rosée, Sans fleur pour mon tombeau !…

Va ! je ne suis pas insensée ! « Ma raison tout entière éclate dans mes pleurs ; Elle approuve, elle ordonne, elle accroît mes douleurs, Et c’est un crime à toi de la dire éclipsée.

Qui donc était sa mère ?… Oh ! moi !… c’était bien moi ; Ces pleurs… ce sont mes pleurs qui tombent devant toi ; Peux-tu les démentir ? Sans joie et sans parure Comme un saule mourant traîne sa chevelure,

Vois mon front se courber : sous ce voile de deuil, C’est la mère d’Arthur qui se traîne au cercueil. Suis-je insensée ? Eh bien ! à ce nom qu’on lui donne, C’est la mère d’Arthur qui meurt et qui pardonne ;

Et si tu n’es ému, si ton cœur est glacé, Va, c’est toi qu’il faut plaindre et nommer insensé ! « Et vous qui me disiez, dans vos leçons pieuses, Qu’au delà du tombeau Dieu nous rend nos amours,

Ma mère, ouvrez les cieux, vos mains religieuses Vont recevoir mon fils ; gardez-le moi toujours ! J’irai bientôt, bientôt… Mais si l’affreuse envie Veut le faire périr,

Souffrant, décoloré, détruit, il va mourir ; Je méconnaîtrai donc mon sang, ma propre vie ! Arrachez-moi le cœur, ou cet horrible effroi ; Vous tous qui m’écoutez, sauvez-le, sauvez-moi !

Otez-moi ces bandeaux qui pèsent sur ma tête ; Je veux m’enfuir… Laissez… Non, que rien ne m’arrête, Laissez-moi l’appeler, n’étouffez pas mes cris ; Mon Arthur ! mon enfant ! mon univers ! mon fils !…»

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
UNE MÈRE · Marceline DESBORDES-VALMORE · Poetry Cove