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1830

UNE JEUNE FILLE ET SA MÈRE

Marceline DESBORDES-VALMORE

Ce jour si beau, ma mère, était-ce un jour de fête ? Quel jour ? dors-tu ? d’où vient que tu n’achèves pas ? C’est qu’en le rappelant, ma voix tremble et s’arrête ; Je cesse d’en parler pour y penser tout bas…

Ce jour donnait des fleurs que je n’avais point vues ; Mille parfums nouveaux sortaient des champs plus verts, Et pour ces douceurs imprévues, Les oiseaux plus nombreux inventaient des concerts ;

Le soleil répandait comme une autre lumière, Il embrasait le ciel, il brûlait ma paupière, Il éclairait ma vie avec d’autres couleurs… D’où vient qu’un si beau jour te fait verser des pleurs ?

D’où vient que de tes mains s’échappe ton ouvrage ? Ma mère, je languis, je n’ai plus de courage. Si vous saviez mon mal, vous pourriez le guérir : Forcez-moi de parler, car j’ai peur de mourir.

Parle donc ! N’est-ce pas le jour de ta naissance ? Car c’est la fête aussi du maternel séjour. Non. Je plaignais alors ceux qu’afflige l’absence ; Et Daphnis, au hameau, n’était pas de retour.

Daphnis ! Que fait Daphnis à la nature entière ? De son père à la ville il conduit les troupeaux ; Il a déjà sans doute oublié sa chaumière. Non ! ma mère. C’est lui qui fait les jours si beaux !

Je l’ai cru pour six mois absent de la contrée. Je le craignais aussi ; mais il m’a rencontrée. Il arrivait tout seul, j’étais seule à mon tour… Ma mère, quel bonheur ! Daphnis m’a dit bonjour.

Et toi ? J’ai dit bonjour, car vous aimez son père. Il a bien des vertus, n’est-il pas vrai, ma mère ? Et son fils ?

On dirait que c’est son père enfant. Ce bon vieillard se plaint de n’avoir point de fille : « C’est une fleur, dit-il, qui pare une famille. » Alors, il me regarde et m’embrasse souvent.

Et son fils ? Il soutient que l’absence est cruelle : Je le savais ! il sait qu’on peut mourir par elle, Qu’à chaque instant du jour il faut en soupirer,

Et qu’en chantant surtout on est près de pleurer. « Dans mes ennuis, dit-il, j’ai fait une couronne ; « Elle est fanée, hélas ! pourtant je te la donne. » Je l’ai sentie alors descendre sur mes yeux,

Et je n’y voyais plus ; mais sa voix est si tendre ! Et depuis si longtemps je n’avais pu l’entendre ! Et quand on n’y voit plus, ma mère, on entend mieux. Qu’a-t-il donc ajouté ?

Que son cœur lui conseille De quitter un vain bruit pour le calme des champs, Pour nos danses du soir, nos fêtes, nos doux chants, Pour retrouver ma voix qui manque à son oreille ;

Que son père le plaint et le fait revenir : « Mais, a-t-il dit plus bas, que vais-je devenir ? « Mon père te connaît, il sait donc que je t’aime ; « Et moi, je ne sais pas si tu penses de même ? »

Je n’ai pu le lui dire avant de vous parler, Ma mère, et j’ai senti qu’il fallait m’en aller. Tu l’as quitté ? J’étais tremblante,

Je ne pouvais courir. Une joie accablante Me retenait toujours ; toujours je m’arrêtais. Et que répondais-tu ? Ma mère, j’écoutais.

Depuis, pour vous parler, je reste à la chaumière ; Daphnis en vain m’attend, je pleure en vain tout bas ; Je ne puis parler la première, Et vous ne me devinez pas !

Je tremble auprès de lui ; je tremble ici de même : Nos tourments ne sont pas finis ! Jamais je n’oserai vous dire que je l’aime… Eh bien ! je te permets de le dire à Daphnis.

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