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1830

UN JOUR DE DEUIL

Marceline DESBORDES-VALMORE

Rentrons, mes chers enfants ; de la foule éplorée Laissons les flots émus s’écouler loin de nous. D’une grande douleur je me sens déchirée : Notre France est en deuil, mettez-vous à genoux.

Que d’hommes, ô ma mère, ont passé tout à l’heure ! De la même tristesse ils paraissaient souffrir. D’où vient que tout le monde pleure ? Est-ce un roi qui vient de mourir ?

C’est un homme, ô mon fils ! un génie adorable, L’amour d’un peuple immense et son plus ferme appui ; C’est de tout notre espoir la perte irréparable ; C’est notre gloire éteinte, elle était toute en lui.

Ô ma mère ! Ô douleur ! ô lugubre journée ! Voyez-vous, mes enfants, la cité consternée ? Tout un peuple en cortège, et tous nos toits en deuil,

Et tous ces bras unis pour porter un cercueil ? Nous ne les voyons plus ! Non ; sous de sombres voiles La nuit comme la mort les dérobe à nos yeux ;

Non, le ciel attristé ne montre point d’étoiles, Mais des sanglots lointains dirigent nos adieux. Ainsi des rois de l’air les cohortes hardies Ont suivi dans l’orage un aigle insurmonté ;

Impatient des cieux et de la liberté, Si la foudre a brûlé ses ailes agrandies, Il tombe ; et, d’un long cri proclamant leur douleur, Les bataillons troublés s’abattent, se confondent ;

Des échos orageux les soupirs leur répondent, Et le deuil de la terre encense leur malheur. Comme elle a retenti cette mort éloquente ! Quel cœur n’a tressailli de son dernier soupir ?

Quelle calamité frappante ! Quel courage assez dur pour ne la point sentir ? Inclinez-vous, priez devant cette ombre auguste ! Tous ses jours sont écrits dans ce funeste jour.

Ah ! jugez si sa voix était la voix du juste, Puisqu’elle a pénétré dans notre humble séjour ! Vous l’avez donc connu ? Jamais de sa présence

Mes regards attendris n’ont goûté la douceur. Il attirait, absent, notre reconnaissance, Et de son nom lui seul ignorait la splendeur. Au sein de sa gloire éclatante

Son âme n’était pas contente ; Il n’obtenait jamais ce qu’imploraient ses vœux. Ses vœux étaient si purs ! son âme était si belle ! L’esprit qu’il combattait lui restait si rebelle !

Esprit d’un meilleur monde, il va nous plaindre aux cieux. Mère, étiez-vous moins pauvre ? Oui ! j’avais l’espérance ; J’en palpitais pour vous, pour notre belle France ;

Enfants ! je vous voyais libres dans l’avenir. Il n’est plus, rien n’est plus ; qu’allez-vous devenir ? Pour qui faut-il prier ? Pour ceux qui lui survivent,

Ceux qu’à la terre encor de chers liens captivent ; Pour ses jeunes rameaux qui croissaient près de lui ; Pour sa moitié mourante et qui n’a plus d’appui ! Vous l’avez vu passer sur un plus beau rivage :

De ses jours courageux prolongeant les hasards, Il allait d’un ciel pur essayer les regards. Oh ! rappelez-vous bien les traits de son visage ! La pâleur de son front faisait déjà frémir

Tous les cœurs qu’à présent vous entendez gémir. Sur ses pas chancelants quelle foule empressée ! Que d’amour ! sa grande âme en était oppressée. N’oubliez pas ce jour, le plus beau de vos jours ;

Nourrissez-en mes pleurs, et parlez-m’en toujours ! Toujours je m’en souviens, ma mère : sur la rive, Mon père qui courait m’élevait dans ses bras ; L’homme qu’on adorait n’avait point de soldats,

Il avait ses enfants, et l’on criait : « Qu’il vive ! Qu’il vive ! il est l’ami du pauvre vertueux ! » Moi, je criais aussi ; car je voyais ses yeux Répondre avec douceur à ces âmes contentes,

Qui jetaient devant lui leurs clameurs éclatantes. On suivit son navire, on le couvrit de fleurs ; Il détourna ses yeux comme en cachant des pleurs. Partout des chants français appelaient son sourire :

Son sourire était triste ; il paraissait nous dire : « Adieu ! vos vœux bientôt me seront superflus. » Ma mère ! et c’est donc lui que je ne verrai plus ? Pour la dernière fois la France l’environne.

Riche, pauvre, tout pleure à ce noble convoi ; Le méchant devant lui recule avec effroi, Devant lui le bonheur effeuille sa couronne. Du haut d’un char léger tristement descendus,

Pâlissant sous les fleurs qui brillaient sur leur tête, De jeunes fiancés ont oublié leur fête, Et dans le deuil public ils marchent confondus. Que sur tous, à cette heure, une femme est à plaindre !

Quel lien glorieux se brise dans son cœur ! Que de femmes naguère enviaient son bonheur, Et que le bonheur est à craindre ! Dans sa gloire funèbre, oh ! qu’elle doit souffrir !

Au pied d’un lit désert sa douleur s’est cachée : C’est là que, gémissants, ses enfants l’ont cherchée ; C’est là que leurs sanglots l’empêchent de mourir. Ils sont donc orphelins ?

On le voit à nos larmes. Sur son corps immobile on a posé ses armes, Ses armes que pour nous Dieu guida tant de fois, Avant qu’en ses discours Dieu répandît sa voix.

Ses enfants ! ses enfants ! La France est leur égide ; Elle couve en son sein ces fruits faibles encor ; Ils n’ont que des lauriers, leur patrie et point d’or.

L’ami du peuple est pauvre, et sa gloire est rigide. Nos maux étaient les siens, nos biens seront les leurs ; L’offrande jaillira d’une source innocente ; Et la France reconnaissante

N’a point de stériles douleurs.

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