« Pardon ! n’est-ce pas vous que j’ai vue une fois ? » Dit, en faisant la révérence, La chèvre à la brebis de chétive apparence, Liée et seule au bord d’un bois.
« Vous étiez, si c’est vous, si charmante et si folle Qu’en vous voyant ainsi je n’osais vous parler. J’accusais ma mémoire, et j’allais m’en aller Sans vous adresser la parole. »
Et la brebis, levant sa tête avec effort, Bêle ce sanglot de son âme : — «Vous ne vous trompez pas ; c’est… c’était moi, madame ; Et me voilà !… voilà le sort.
« Quand j’étais blanche et rose, on m’a beaucoup parée. Aux fêtes du printemps on m’habillait de fleurs ; On me laissait brouter sur de tendres couleurs. Et je me croyais adorée.
« L’eau filtrant du rocher pour laver ma toison Ne semblait jamais assez claire ; Oh ! madame, c’est doux ! oui, c’est si doux de plaire Qu’on n’en cherche pas la raison.
« Je dansais à la flûte une couronne en tête ; J’en faisais mon devoir et ma cour au pasteur. Je buvais dans sa tasse, intrépide, sans peur, Et ses festins étaient ma fête.
« Tout changea. Le pasteur, las de m’être indulgent, Me fit traîner au sacrifice. Toutefois un enfant me sauva du supplice Alors qu’on allait m’égorgeant.
« La pitié… Je le crois, mais on m’ôta ma laine, Ma sonnette d’argent, mes flots de rubans verts. Ma liberté, ma part dans ce bel univers. Et le doux lait dont j’étais pleine.
« Je fus liée… » — « Horreur ! Ah ! j’aurais tant mordu, Tant bondi pour casser ma corde, Tant bramé vers le ciel : « À moi ! Miséricorde ! Que mon droit m’eût été rendu.
« Aux cris de l’innocence il faut que Dieu réponde ! Oui, madame, on m’égorge : il doit me secourir. Il doit me délier, moi, faite pour courir Toutes les montagnes du monde ! »
Le nez de la brebis se baissa consterné. Humble aux bonheurs, douce au martyre, Son cœur saigne et pourtant sa plainte se retire De la chèvre au front étonné.
— « Quoi ! vous ne sautez pas contre un sort si funeste ? Que votre haine est molle et lente à s’enflammer ! » — « La haine corromprait le bonheur qui me reste. » — « Hé, mon Dieu ! quel est donc votre bonheur ? »— « D’aimer.»
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