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1830

MINUIT

Marceline DESBORDES-VALMORE

Quand je sens entre nous la cité tout entière, Ses ténèbres, ses feux, ses jardins, et le port, Et le fleuve, et l’église, et le froid cimetière, Je ne respire plus. Un douloureux transport

Entraîne loin de moi sur ta trace perdue , Ma faiblesse qui pleure et qui cherche, assidue, Ta vie et ton courage imprudent. Car jamaisTa vie et ton courage imprudent. Car jamais L’heure qui dit : silence ! et qui défend qu’on veille,

Ne jette loin de moi sa voix dans ton oreille ; Et tu ris quand j’écoute, ou que, d’un doigt prudent, Je te montre minuit qui passe en nous grondant. Tu ris ! tu ne crois pas, et moi, je veux y croire

À ces contes mêlés d’une tragique histoire. J’en sais mille ! et le soir j’en invente ; et ma peur Les sème sur ta route où mon âme regarde, Où je vais dans mon rêve, élan doux et trompeur,

T’enlacer de mes bras et te crier : — Prends garde ! Vois-tu, mon bien-aimé, l’ombre qui te poursuit, Qui tremble, qui t’arrête où l’onde est dangereuse, Qui rend tes pas moins sûrs et l’eau plus ténébreuse ?

C’est moi, triste ! Ah ! tu sais, tout est triste la nuit : Ses astres sont voilés, son silence a des plaintes ; L’eau ressemble à des pleurs ; Elle rend la mémoire ou l’effroi des malheurs ;

Et l’amour isolé marche sur mille craintes. Juge, quand un orage éclate au haut des airs, Quand j’entends l’hirondelle affronter les éclairs, Quand le chien prophétique hurle son noir présage,

Et que sur ta maison s’arrête un lourd nuage ; Plains-moi : l’air qui te manque, affaisse mes genoux ; Sous l’effroi qui m’étouffe, et m’enchaîne, et me glace, Je présente mon cœur au coup qui te menace ;

Je prie avec ton nom, je le jette entre nous ; Je signale ta vie à quelque ange qui m’aime ; Il t’a vu dans mon âme, il te prend pour moi-même ; Si je pleure, il te cherche en tremblant pour mes jours.

Sauve-les ! sauve-toi sous ses ailes humides ; Il n’éteint que la foudre, et, tendre aux feux timides, S’il garde mon bonheur, il te suivra toujours !

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