Triste et morne sur le rivage Où l’espoir oublia mes jours, J’enviais à l’oiseau sauvage Les cris qu’il pousse dans l’orage
Et que je renferme toujours ! Et quand l’eau s’enfuyait, semée De tant d’heures, de tant de mois, Sous ma voile sombre et fermée,
D’une vie autrefois aimée Je ne traînais plus que le poids ! J’osais, au fond de ma misère, Rêvant sous mes genoux pliés,
Sans haleine pour ma prière, Murmurer à Dieu : « Dieu, mon père ! Mon père ! vous nous oubliez ! « Vous ne donnez repos ni trêve,
Ni calme à notre errant esquif Tantôt échoué sur la grève, Tantôt emporté comme un rêve, Perdu dans l’orage ou captif !
« Partout où le malheur l’égare, Une mère a peur de mourir ; J’ai peur : j’ose nommer barbare Le destin mobile et bizarre
Qui fit mes enfants pour souffrir ! « Qui prendra la rame affligée, Quand la barque, sans mouvement, De mon faible poids allégée,
Leur paraîtra vide, changée, Et sur un plus morne élément ? « Sans char, sans prêtre, au cimetière Leur piété me conduira ;
Puis, d’un peu de buis ou de lierre, Doux monument de sa prière, Le plus tendre me couvrira !… » Tout passe ! Et je vis disparaître
L’orage avec l’oiseau plongeur ; Et sur mon étroite fenêtre La lune qui venait de naître Répandit sa douce blancheur.
J’étendis mes bras devant elle, Comme pour atteindre un ami Dont le pas vivant et fidèle Tout à coup au cœur se révèle
Sur le seuil longtemps endormi. Je ne sais quelle voix puissante Retint mon souffle suspendu ; Voix d’en haut, brise ravissante,
Qui me relevait languissante, Comme si Dieu m’eût répondu ! Mais par trop d’espoir affaiblie, Et voilant mes pleurs sous ma main,
J’ai dit dans ma mélancolie : « Lorsque tout m’ignore ou m’oublie, Quel ange est donc sur mon chemin ? » C’était vous ! J’entendis des ailes
Battre au milieu d’un ciel plus doux ; Et sur le sentier d’étincelles Que formaient d’ardentes parcelles, L’ange qui venait, c’était vous !
Oui, du haut de son vol sublime, Lamartine jetait mon nom, Comme d’une invisible cime, À la barque, au bord de l’abîme,
Le ciel ému jette un rayon ! Doux comme une voix qui pardonne, Depuis que ton souffle a passé Sur mon front pâle et sans couronne,
Une sainte pitié résonne Autour de mon sort délaissé ! Jamais, dans son errante alarme, La Péri, pour porter aux cieux,
Ne puisa de plus humble larme Que le pleur plein d’un triste charme Dont tes chants ont mouillé mes yeux ! Mais dans ces chants que ma mémoire
Et mon cœur s’apprennent tout bas, Doux à lire, plus doux à croire, Oh ! n’as-tu pas dit le mot gloire ? Et ce mot, je ne l’entends pas.
Car je suis une faible femme ; Je n’ai su qu’aimer et souffrir ; Ma pauvre lyre, c’est mon âme, Et toi seul découvres la flamme
D’une lampe qui va mourir. Devant tes hymnes de poète, D’ange, hélas ! et d’homme à la fois, Cette lyre inculte, incomplète,
Longtemps détendue et muette, Ose à peine prendre une voix. Je suis l’indigente glaneuse Qui d’un peu d’épis oubliés
A paré sa gerbe épineuse, Quand ta charité lumineuse Verse du blé pur âmes pieds. Oui ! toi seul auras dit : — Vit-elle ? —
Tant mon nom est mort avant moi ! Et sur ma tombe, l’hirondelle Frappera seule d’un coup d’aile L’air harmonieux comme toi.
Mais toi ! dont la gloire est entière Sous sa belle égide de fleurs, Poète ! au bord de ta paupière, Dis vrai, sa puissante lumière
A-t-elle arrêté bien des pleurs ?
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